Souvent, hélas! l'infortunée,
Comme si de sa destinée
La mort eût rompu les liens,
Sentit avec des terreurs vaines
Se glacer dans ses pâles veines
Un sang qui n'était pas le sien!

Voilà la persistante impossibilité que je regrette de retrouver encore dans le livre de M. Edgar Quinet: «Deux jeunes filles, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte, désarmèrent les bourreaux et sauvèrent leurs pères, la première en buvant un verre de sang.» (La Révolution, tome I, p. 384.) Mais puisque aussi bien M. le comte de Sombreuil nous en fournit l'occasion, je veux, en peu de mots, raconter l'histoire exacte de ce verre de sang bu à la santé de la nation.

Comment naquit cette légende? Quel est l'inventeur breveté, sans garantie de l'histoire, de cette anecdote? Aucun contemporain n'en parle: Jourgniac de Saint-Méard n'en dit mot, pas plus que les chroniqueurs ou les témoins royalistes des massacres de septembre, l'abbé Sicard, Peltier ou Maton de la Varenne. Lacretelle, dans son Histoire de la Révolution, dit, à propos de Mlle de Sombreuil: «On lui présente un verre; elle regarde, elle croit voir du sang…» Dans une romance qu'un poëte de ce temps-là, Coëttant ou Coittant, composa pour célébrer le dévouement de Mlle de Sombreuil, il n'est aucunement question du verre de sang. Or, je trouve ce renseignement dans les Mémoires sur les prisons, à la date du 18 pluviôse an II: «Le citoyen Coittant a donné lecture d'une romance de sa composition sur le dévouement de la citoyenne Sombreuil; sa généreuse action a été célébrée de la manière la plus touchante: l'héroïne était présente et écoutait la tête baissée; son visage était baigné de pleurs.»

«L'héroïne était présente»,—et sans doute l'assemblée nombreuse. On n'eût pas manqué de faire remarquer à Coittant l'oubli du verre de sang, si le fait eût été authentique.

M. Louis Blanc a expliqué ce qui a pu donner lieu à cette sinistre légende. Mlle de Sombreuil allait s'évanouir, lorsque l'un des massacreurs lui présenta un verre d'eau dans lequel une goutte de sang tomba de la main de cet homme. Le fait a été rapporté à M. Louis Blanc par une amie de Mlle de Sombreuil, qui l'avait conté elle-même pour prouver que les meurtriers de l'Abbaye (sans excuse devant l'histoire et la morale) n'étaient pas absolument insensibles.

Mais non, c'est à l'auteur du Mérite des femmes que nous devons ce conte qui a fait fortune. Après avoir célébré le dévouement de Mlle de Sombreuil, laquelle avait partagé la captivité de son père, et, l'accompagnant devant ses juges, avait plaidé pour lui de toute sa jeunesse et de toutes ses larmes, après avoir écrit….

Une fille au printemps de son âge,
Sombreuil, vient, éperdue, affronter le carnage.
Etc., etc.

Legouvé, qui (il le dit lui-même) ne put placer le verre de sang dans son poëme, ajouta une note en prose où il raconta—le premier—quelle condition on mit—selon lui—à la délivrance de M. de Sombreuil. Legouvé ignorait donc comment fonctionnait le tribunal de l'Abbaye; il ne savait pas que tout prisonnier déclaré en liberté par Maillard, entre les deux guichets, ne courait plus aucun danger au dehors? Et n'est-ce pas à Maillard lui-même que M. de Sombreuil dut la vie, à ce Maillard qui, dit M. Michelet, s'en alla de l'Abbaye emportant la vie de quarante-trois personnes qu'il avait sauvées et l'exécration de l'avenir? Il est hors de doute, en effet, que Stanislas Maillard ait prononcé cette belle parole: «Je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard.» On la retrouve citée dans le Patriote français de Brissot, qu'on ne peut accuser de partialité en faveur des septembriseurs.

Delille n'a pas imité Legouvé, et, dans son poëme de la Pitié, il s'est abstenu de parler du verre de sang. Les poëtes se suivent et ne se ressemblent pas.

Je reconnais d'ailleurs que l'abnégation et l'amour filial de Mlle de Sombreuil furent absolument admirables en ces journées terribles. J'ai dit qu'elle avait obtenu la faveur d'aller retrouver son père dans sa prison, et l'on pourrait s'étonner de rencontrer à cette époque ce singulier mélange de rigueur et de pitié. Qui pourrait arracher aujourd'hui cette grâce de partager la captivité d'un détenu? Et Mlle de Sombreuil ne fut pas la seule qui s'enferma ainsi avec un parent. La marquise de Fausse-Landry ne demeura-t-elle pas dans la prison de son oncle, l'abbé de Rastignac? Mme de Fausse-Landry a même publié une relation des massacres de septembre, et il n'y est point question du verre de sang bu par Mlle de Sombreuil. On pourrait d'ailleurs invoquer son témoignage, car Mme la marquise de Fausse-Landry vit encore, croyons-nous, à Paris.