Nous admirons certes autant que personne l'héroïsme de Mlle de Sombreuil. Elle a partagé la captivité de son père, elle eût voulu à coup sûr partager sa condamnation. Mais, énergiquement, nous nions qu'elle ait pu ou dû boire un verre de sang. M. le comte de Sombreuil a beau citer dans sa lettre un Extrait du registre des arrêtés du comité de législation (séance du 26 thermidor an III), cet extrait constate simplement avec nous son courage inouï et sa piété filiale. Il ne dit rien, et pour cause, du verre de sang.

Bref, l'horrible anecdote est apocryphe.

Tout le prouve.

L'histoire: sur le registre de l'Abbaye, en regard du nom de Sombreuil et de la main même de Maillard, de cette écriture calme et correcte, il est porté: «Jugé par le peuple et mis en liberté.» Qu'avait-on besoin, encore un coup, de racheter M. de Sombreuil en vidant un verre de sang, puisqu'il était libre?

La physiologie: M. Barthélémy Maurice, l'historien des Prisons de la Seine, a consulté des hommes de science qui lui ont affirmé que du cadavre d'un homme tué comme on a tué les prisonniers de l'Abbaye, il serait tout à fait impossible de tirer un verre de sang potable. Or, d'après M. de Sombreuil, le sang présenté à sa mère aurait été recueilli d'une blessure reçue à la tête par M. de Saint-Marsault, ce qui rend la chose encore plus invraisemblable.

La vérité est que Mlle de Sombreuil aura bu quelque verre d'eau ou de vin (on en avait distribué aux travailleurs), et la preuve, c'est que Mlle Cazotte, qui, elle aussi, sauva son père une fois, en fit autant. Le fils de Cazotte, qu'on ne peut accuser d'être un ami de la Révolution, le dit tout au long en contant qu'elle but à la santé de la nation: «C'est par exagération qu'il a été dit qu'un verre de sang des victimes lui avait été versé (à Mlle de Sombreuil); les verres portaient les traces des mains auxquelles ils servaient, et la même santé avait été imposée à ma soeur.» (Témoignage d'un royaliste, par J. S. Cazotte, in-8°, 1839.)

Mais il ne suffit pas à M. le comte de Sombreuil que sa mère ait bu un verre de sang, ce qui est—l'assertion de Cazotte suffirait à le prouver—complétement erroné. M. de Sombreuil veut aussi que Mlle de Sombreuil ait été menacée ensuite de l'échafaud.

«Mlle de Sombreuil, ajoute-t-il dans sa lettre, ne jouit pas longtemps du triomphe dû à son sublime dévouement. Son père et son frère aîné, incarcérés de nouveau en 1793, elle obtient encore de les suivre. Traduits au mois de mai devant le tribunal révolutionnaire, ils furent conduits à l'échafaud.

«Mais un décret de la Providence devait sauver une seconde fois ma mère. Le même homme qui; dans le choeur de l'Abbaye, avait fait entendre le cri de grâce et suspendu ainsi le poignard des assassins, l'ayant reconnue dans la fatale charrette, les mains liées derrière le dos, il la saisit par les poignets et la précipita hors de la voiture.»

Or, aucune biographie de Mlle de Sombreuil n'indique ni sa condamnation, ni la façon extraordinaire dont elle aurait été sauvée par un honnête massacreur, un septembriseur ex machina, aidé d'un décret de la Providence. On peut tenir ce fait pour complétement imaginaire. En effet, M. de Sombreuil, impliqué dans le procès des chemises rouges, et son fils; pris à Quiberon les armes à la main, ont été condamnés le 17 juin 1795 (et non 1793, comme dit M. de Sombreuil); et—c'est M. F. Lock qui veut bien me le faire remarquer—la liste officielle des condamnés ne porte pas le nom de Mlle de Sombreuil, preuve évidente que celle-ci ne fut pas condamnée, et par conséquent ne fut ni mise dans la charrette des exécutions, ni arrachée à la mort par le moyen impossible qu'on a indiqué. Au surplus, il existe une lettre de Mlle de Sombreuil à Fouquier-Tinville, où elle intercède pour les deux accusés. Il est donc bien évident qu'elle n'était point impliquée comme ils le furent, dans le complot de Batz. Cette lettre, d'ailleurs, mériterait d'être citée. J'y remarque, entre autres choses, ce singulier passage: «Je me repose sur ta justice; ton âme intègre et pure, ton dévouement à ta patrie te feront un devoir d'examiner avec ta sévérité, mais aussi avec ta justice ordinaire, la conduite des deux individus.»