Il aimait à raconter, en effet, le Franc-Comtois, et il était non-seulement pris de l'envie d'écrire et de ce qu'il a appelé lui-même le prurit invincible des muscles érecteurs du métacarpe, mais il était secoué encore du prurit non moins entraînant de la langue. Il causait bien.

Mais parfois allait-il trop loin en causant, comme lorsqu'il se figurait avoir vu (il le soutenait mordicus) Robespierre en habit bleu barbeau le jour de la fête de l'Être suprême.

Charles Nodier, tout en causant, avait même trouvé le moyen de se faire passer, aux yeux des Sainte-Beuve, des Hugo, des Dumas, des jeunes gens qui l'écoutaient, pour une victime du double despotisme jacobin et impérial. Il y a même, à ce propos, une légende de la jeunesse de Nodier qu'il me plaît de réduire ici, preuves en main, à sa juste valeur.

Je veux parler de la captivité de Charles Nodier en 1803, de ses heures de prison, qu'il a peintes sous des couleurs si noires, de ces persécutions dont il s'est fait plus tard un titre contre Bonaparte, dont il était pourtant l'obligé.

La sincérité avant tout. Voici,—racontée pour la première fois, et sans craindre qu'on me contredise,—la vérité sur le cas de Charles Nodier:

Il y avait encore, il y a quelques années, rue des Frondeurs, tout près de la rue de l'Échelle et des Tuileries, un vieil hôtel garni aux allures monumentales,—un grand portail, de larges fenêtres, je ne sais quoi de classique et de cérémonieux dans l'aspect,—et, au fronton de la porte d'entrée, cette enseigne en lettres dorées: Hôtel de Berlin. Aujourd'hui tout est à bas. Les maçons sont venus. Adieu les murs! Bonjour poussière! Or, c'était là que vers 1802 Charles Nodier s'était logé, sans doute dans les étages supérieurs, rêvant la gloire non loin des étoiles. Mais la gloire a le pas lent et mesuré, et ne se règle pas sur la volonté des gens. On souhaiterait qu'elle vint au galop, et elle traîne le pied ou s'arrête en chemin pour faire la coquette. N'importe, Nodier l'appelait en prose et en vers.

La police consulaire poursuivait justement en ce temps-là, traquait et confisquait certaine ode politique dirigée contre Bonaparte, la Napoléone, espèce de philippique à la fois royaliste et républicaine, où «le vainqueur d'Arcole», comme on disait alors, était assez maltraité. Il y est question des chaînes nouvelles sous lesquelles le peuple gémit, des tyrans aveuglés d'encens odieux, de rébellion, de liberté.

Aux premières heures du Consulat, «au moment où Bonaparte s'élevait, il se formait en France un parti rival qui avait juré sa chute et qui devait l'opérer un jour. Cette conspiration a duré quatorze ans[12].» Le général Mallet et le colonel Oudet s'étaient mis à la tête de ces conjurés qui s'appelaient les Philadelphes. C'était à Besançon (devenue Philadelphie) que l'institution avait été formée, et, à l'époque du Consulat, Mallet résidait précisément comme adjudant-général dans le chef-lieu de la Franche-Comté. Mallet s'aboucha avec le colonel Jean-Jacques Oudet, soldat intrépide, sorte de Don Juan à épaulettes qui devait mourir à Wagram. C'est ce J.-J. Oudet qui disait à Bonaparte au moment du retour d'Égypte:

—Montre-moi ton visage afin que je m'assure encore si c'est bien
Bonaparte qui est revenu d'Égypte pour asservir son pays!

[Note 12: Voyez Histoire des sociétés secrètes de l'armée. L'auteur n'est autre que Charles Nodier lui-même.]