Avec le dégel, la campagne avait pris autour du château un autre aspect. Les prairies se déroulaient toutes vertes, à perte de vue. Des bandes de corbeaux venaient s'y abattre en croassant après avoir décrit dans le ciel de fantastiques arabesques. L'étang, couleur d'acier poli, était tigré de nénuphars et d'autres plantes aquatiques. Des volées de canards le traversaient ou venaient s'abattre d'un jet sur ses bords.
On voyait, des fenêtres, des troupeaux de boeufs passer lentement sur les routes; d'autres traîner la charrue, au loin, dans les terres labourées, et des moutons brouter paisiblement dans les prés, puis tout à coup, comme pris d'une panique, se mettre à sauter et à fuir en se serrant les uns contre les autres.
Des chiens aboyaient çà et là. Des poulains bondissaient autour de leurs mères. C'était la vie qui reprenait, la vie des champs, toujours pareille, mais qui n'est pas sans charmes.
Assise devant sa fenêtre Laurence passait ses journées à contempler ces spectacles, la pensée ailleurs, le regard perdu vers des lointains qu'elle seule apercevait.
Elle ne souffrait plus, mais elle était très pâle et très faible, la taille élancée et frêle, fléchissant presque sous le poids de la tête trop lourde, et petite pourtant comme celle des statues grecques et des femmes vraiment belles, et si pâle, si blanche que madame de Frémilly la comparait parfois à un beau lys.
Mais le lys languissait et semblait se courber chaque jour davantage, au lieu de s'élever orgueilleusement vers le ciel.
Chez Laurence, la pensée souffrait et les nerfs.
Sa grand'mère aurait préféré qu'elle lui parlât, qu'elle criât sa douleur, qu'elle l'accablât au besoin de reproches.
Son silence morne la tuait.
A ce moment, se produisit l'incident dont nous avons parlé.