VII
Mais Régulus était maintenant très assuré, se croyant maître de la situation.
—Oui, madame, répéta-t-il, nous avons été trompés tous les deux, abominablement trompés. Et voici comment j'ai tout appris, tout récemment, ces jours-ci. Je vous aurais prévenue plus tôt, mais j'ignorais votre adresse, qui m'a été donnée par M. Mareuil. J'ai été joué comme un naïf, moi qui me piquais de ne pas l'être, mais peut-on, quand on est honnête, prévoir certaines scélératesses qui ne vous viendraient jamais à l'idée à vous? Quelques jours après le départ de Jacques, je vis venir chez moi une femme éplorée, celle que vous me dites avoir recueillie. Elle avait un enfant à la main, un enfant pâle, souffreteux et chétif, qui semblait ne tenir à la vie que par un fil.
—Je l'ai vu, dit madame de Frémilly, ce pauvre petit. Et sa vue m'a laissé une impression qui n'est pas dissipée encore.
—Cette femme, poursuivit Régulus, me raconta sa triste histoire, celle du moins que vous connaissez, qu'elle avait été abandonnée par mon ami Jacques de Brécourt, qui la laissait dans une effroyable misère avec son enfant. Et elle me donna des détails atroces. Cette femme avait été obligée de prendre un amant, un certain Romain Doria, dont j'ai usurpé le nom pour me présenter chez vous avec le petit, que je voulais sauver. Ce Romain Doria, un misérable, brutalisait la mère, torturait l'enfant, qu'on tenait enfermé des journées entières dans une sorte de cabinet étroit et obscur, où il était privé d'air et de lumière, mourant à la fois de froid et de faim. Elle me demandait si, au nom de mon ami, je ne pouvais pas faire quelque chose pour tirer de cet enfer, sinon elle, du moins son pauvre petit. Elle m'attendrit tellement, la vue du petit martyr me fit une telle peine, que je promis de faire tout ce qu'il me serait possible pour lui venir en aide. Mais, la promesse faite dans un premier mouvement de commisération et de pitié, je me demandai comment la remplir. Je ne suis pas riche. Je vis de mon travail, un travail d'artiste. Vous savez peut-être, madame, ce que cela rapporte. Je ne pouvais pas m'adresser à Jacques, dont j'ignorais l'adresse. C'est alors que l'idée me vint de vous envoyer cette lettre que vous avez reçue au château de Marconnay et que je signai Romain Doria, du nom de l'amant de cette femme, ne voulant pas faire connaître mon véritable nom. J'espérais, vous sachant charitable et bonne, que vous enverriez à cette malheureuse quelque aumône. Je ne pensais pas que vous accueilleriez si généreusement ma prière. Quand j'ai reçu la lettre où vous me disiez de vous amener le petit, je me trouvai, je l'avoue, fort embarrassé. La mère, elle, ne se sentait pas de joie. Elle voyait son fils sauvé. Et j'étais heureux avec elle. Romain Doria avait été tenu à l'écart de la négociation et ne savait rien. Que faire? La mère ne pouvait pas emmener l'enfant sans le prévenir. Et qui sait comment il aurait pris la chose? C'est alors que la pensée me vint d'accomplir la bonne oeuvre jusqu'au bout. Pour rien au monde je n'aurais voulu vous mettre en rapport avec le misérable Romain Doria. Je m'offris donc, malgré les multiples occupations qui me retenaient à Paris, pour vous conduire l'enfant moi-même. J'ai cru, quand je dis cela à cette femme, qu'elle m'aurait sauté au cou pour m'embrasser, tant elle était heureuse, et tant elle semblait reconnaissante. La misérable est une merveilleuse comédienne.
Vous savez le reste, madame. Je vous présentai l'enfant, et devant l'accueil que vous nous fîtes à tous les deux, mademoiselle de Frémilly et vous, j'eus un peu honte, je l'avoue, du rôle un peu équivoque que, malgré mes bonnes intentions, je jouais auprès de vous, et je partis précipitamment le lendemain même, malgré l'offre gracieuse et séduisante que vous m'aviez faite de prolonger mon séjour parmi vous.
Régulus avait débité cette série de mensonges avec une aisance et une assurance extrêmes.
Il n'avait pas eu une hésitation ni un trouble.
Et madame de Frémilly n'avait aucune raison de douter de la véracité de son récit. Aussi n'en douta-t-elle pas. Elle sentit tomber brusquement les préventions qu'elle avait eues tout d'abord contre cet homme, qui s'était présenté à elle sous un jour un peu louche, et sa physionomie devenait un peu plus aimable.
Régulus attendait qu'elle fit quelque réflexion, mais elle ne dit rien.