Le rapide entra à trois heures dans la gare de Poitiers. Madame de Frémilly et Laurence devaient s y arrêter pour prendre un autre train menant à Lusignan. De Lusignan elles avaient ensuite un trajet de près de trois lieues à faire en voiture pour arriver au château de Marconnay, où elles n'entreraient qu'à la nuit pleine. Madame de Frémilly avait envoyé une dépêche au gardien de la propriété, un nommé Auguste Dionnet, qui devait les attendre à la gare de Lusignan, avec une voiture. Le froid devenait de plus en plus vif. Le vent s'était levé et tordait la cime des arbres chargés de frimas qui se redressaient en criant.
Le coupé qui était venu chercher les deux voyageuses, attelé d'un lourd cheval, marchait, lentement sur les routes devenues glissantes et ne traversa le bourg de Sanxay, distant du château de Marconnay de trois kilomètres environ, qu'à la nuit close.
Le bourg, enseveli sous la neige, était déjà désert à cette heure, mais de nombreuses lumières brillaient aux fenêtres, derrière les vitres guillochées de givre.
Quelques chiens hurlèrent au passage de l'équipage, mais aucune porte ne s'ouvrit et la voiture passa sans être remarquée.
Elle avait dû traverser tout le bourg, et prendre ensuite, pour aller jusqu'au château, un chemin de traverse … labouré d'ornières, où l'on était horriblement secoué.
L'aspect de la campagne dans la nuit, dont l'obscurité était tempérée par l'éclat de la neige, était effroyablement triste, avec les gémissements plaintifs du vent dans les arbres, les cris lointains des chiens ou des oiseaux de nuit.
Laurence se sentait le coeur étrangement serré…. De plus, tout son corps était glacé et elle tremblait affreusement. C'était donc là, pensait-elle, en regardant par la vitre gelée, qu'elle allait vivre, dans ce froid, dans cette ombre, dans cette solitude, loin de lui, loin de tout, loin des lumières et de la vie, loin de lui surtout, de lui, en l'amour de qui elle avait cru, de lui dont la pensée l'avait fait vivre pendant des mois d'une vie intense, fiévreuse, d'une vie d'aspirations et de joie, exaltée et lumineuse, et qu'elle ne connaîtrait plus, car elle n'aimerait plus … et l'amour, dont elle allait s'efforcer d'éteindre en elle la flamme, sans y parvenir peut-être, l'amour ne se rallumerait plus en elle, pour un autre, elle le sentait bien, car elle avait un de ces coeurs qui aiment une fois, et pour la vie….
Elle ne parlait pas. Elle restait morne, plongée en son rêve sombre.
Et sa grand'mère, redoutant une nouvelle crise de larmes, respectait son silence.
C'était la pleine campagne maintenant, une campagne où, sous le ciel noir, tout était blanc, les chemins, les champs, les haies et les arbres, dont le tronc seul restait noir et formait sur les blancheurs comme un défilé d'ombres.