Car il est, voyez-vous, de grands deuils sur la terre,
Devant qui l'amitié doit prier et se taire.
Oh! non, je n'irai pas!
Ces vers que le pauvre Hégésippe Moreau avait dû écrire dans une circonstance analogue à celle où je me trouvais, me semblaient si bien appropriés à la situation, qu'ils m'avaient vivement frappé.
Le lendemain je reçus une réponse de mon malheureux ami (c'était la première fois qu'il répondait depuis son chagrin). Après m'avoir remercié, il me suppliait de lui dire de suite d'où venaient les beaux vers que je lui avais adressés, et il exprimait le désir de lire la pièce tout entière. Je m'empressai non seulement de lui copier en entier la Fauvette du Calvaire, mais encore je lui portai le recueil entier du poète, le Myosotis, et j'y joignis à tout hasard les Méditations de Lamartine. Cette fois, mon ami m'accueillit avec la même tristesse rêveuse et froide, mais avec moins de sauvagerie. Il me pria même de lui lire la pièce d'où j'avais tiré la strophe que je lui avais envoyée. Pendant que je lisais, avec une bien grande émotion, je l'avoue, des larmes, d'abord furtives et ensuite plus libres et plus abondantes, s'échappaient de ses yeux. Bientôt sa douleur éclata, et aux dernières strophes il s'élança dans mes bras, en poussant des gémissements à fendre le cœur. Il était sauvé, mais pas encore guéri; il pouvait pleurer, c'était déjà beaucoup.
Au bout de quelques jours il m'écrivit une lettre touchante, dans laquelle il me remerciait avec effusion de lui avoir donné des volumes, qui, disait-il, lui avaient fait un bien infini, avaient relevé son âme prête à se laisser décourager, et avaient apporté un grand soulagement à son chagrin. Il me priait de lui choisir quelques autres livres et de venir les lui porter moi-même, parce qu'il avait le désir de causer longuement avec moi.
J'y courus le jour même, accompagné de plusieurs volumes, des poésies de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, des Paroles a'un Croyant, de Lamennais, de l'Amour, par Michelet, d'un volume d'Edgar Quinet, d'un volume de Taine, d'un volume de voyage de Théophile Gautier, etc. Ce pauvre B... me reçut avec une affectueuse cordialité, et me pria de venir le voir tous les jours, pour l'aider de mon amitié à supporter sa douleur; je ne manquai pas à ces amicales visites.
Malheureusement, à peine commençait-il à se remettre, qu'un chagrin d'une autre nature vint de nouveau troubler son cœur, bien malade encore. Il apprit un jour qu'une jeune fille qu'il aimait tendrement depuis longtemps, et qu'il avait peut-être le secret espoir d'épouser, quoiqu'il ne l'avouât pas ou qu'il ne s'en rendît pas compte lui-même, venait d'être fiancée et allait se marier dans quelques mois. Dire quelle fut son émotion serait impossible. J'étais près de lui au moment où il reçut cette nouvelle: il devint tout à coup d'une pâleur mortelle, un tremblement nerveux s'empara de lui, et il resta pendant plusieurs minutes sans pouvoir parler; j'eus une peur affreuse, je croyais qu'il allait mourir.
Enfin, au bout d'un quart d'heure, lorsqu'il put respirer, il me prit la main et me la serrant convulsivement: «Je puis te dire adieu, mon bien cher ami, me dit-il d'une voix étouffée, car je suis perdu, je ne survivrai pas à cette nouvelle douleur. J'avais mis dans mon attachement pour cette enfant, tout ce que mon cœur contenait de tendresse, d'amour, de pureté, de générosité, d'espérance enfin. Maintenant, c'est fini, deux de mes plus chères affections viennent de m'être enlevées depuis quelques mois, il ne me reste plus qu'à mourir et j'espère que cela ne tardera pas.»
Malgré tous les efforts que je fis pour le consoler un peu, il resta plusieurs jours dans un état déplorable. Je craignais de ne pouvoir le sauver. Tout à coup, je me rappelai l'effet qu'avaient produit sur lui les vers que je lui avais envoyés quelques mois auparavant, et j'eus l'idée d'employer de nouveau le même moyen de salut. En causant avec le pauvre garçon, dont la tristesse était désespérante, je pris négligemment un des volumes que je lui avais apportés depuis quelque temps déjà, et je me mis à lire, en ayant l'air de ne prendre que peu d'intérêt à la conversation.