UJOURD'HUI que tout le monde est en vacances, et que vous-même vous paraissez moins disposé à songer aux livres qu'aux délices de la villégiature, vous me permettrez bien, mon cher ami, de faire trêve un instant à mes arides citations bibliographiques. J'éprouve le besoin de flâner un peu, tout en ne négligeant pas le cher sujet qui nous occupe l'un et l'autre. Flânons donc, si vous voulez. Philosophons, sentimentalisons.
Je vous raconterais bien, si cela pouvait vous intéresser, comment je suis devenu le bibliophile passionné que vous connaissez; mais c'est tout un roman, et vous pourriez en trouver le récit aussi long que peu amusant. Je n'en prendrai que la conclusion, qui est celle-ci: «Souvent l'amour des livres suit de près ou aspire à remplacer un autre attachement, plus charmant sans doute, mais aussi beaucoup plus fragile, lorsque ce sentiment vient à être détruit par une cause quelconque.»
Il est probable, mon ami, que vous avez dû éprouver, comme moi, comme nous tous, au moins une fois dans votre vie, quoiqu'elle soit très courte encore, une désillusion, un chagrin d'amour, une douleur de famille, une tristesse poignante enfin. Vous avez versé d'abondantes larmes, si vous pleurez facilement; vous avez souffert en silence d'une façon bien cruelle, si vous n'avez pas les larmes faciles; vous avez peut-être crié, tempêté, blasphémé, si vous êtes d'une nature violente. Et puis, un jour le calme est revenu peu à peu, la mélancolie a remplacé tout doucement la tristesse, vous avez senti le besoin de vous souvenir et d'occuper un peu votre âme endolorie. Je parierais qu'à ce moment-là vous avez pris un livre, dans lequel vous avez cherché, sinon une distraction, qu'on ne cherche guère quand on souffre, au moins une occupation apparente, ne fût-ce que pour forcer les indifférents à vous laisser en paix. Vous avez lu d'abord machinalement, en pensant à votre chagrin; puis quelques mots au hasard vous ont frappé, vous y avez apporté un peu d'attention, vous avez relu ce que vos yeux n'avaient pas aperçu d'abord; enfin, vous avez pris quelque intérêt à votre volume et vous l'avez au moins parcouru sérieusement. Le temps a passé ainsi d'une façon assez rapide. Vous vous êtes mis à rêver presque autant à votre lecture qu'à votre douleur: s'il était tard, vous vous êtes sans doute endormi en songeant à l'une et à l'autre, et votre pauvre cœur a été aussi un peu soulagé.
Je suis persuadé qu'elles sont fréquentes ces sortes de guérisons de l'âme par la lecture; et si l'on s'en rendait bien compte, le nombre des bibliophiles augmenterait dans de grandes proportions. Ils auront beau faire, ces médecins du corps, que l'immortel Molière a si spirituellement ridiculisés ... tout en suivant leurs prescriptions; ils auront beau se dire possédés de la science infuse, qu'ils soient astrologues ou alchimistes, physiologistes ou pathologistes, homéopathes ou allopathes, phlébotomistes ou hydropathes, énergiques ou expectants, qu'ils viennent du nord ou du midi, des extrémités de l'équateur ou des limites des pôles, qu'ils aient étudié à Paris ou à Pékin, en France ou en Amérique, qu'ils soient disciples d'Hippocrate ou de Galien, d'Ambroise Paré ou d'André Vesale, de Nélaton ou de Claude Bernard, ils ne réussiront jamais à guérir le mal qui a son siège profondément caché au fond du cœur, et qui a pour cause une douleur morale, une déception ou un chagrin quelconque.
Et je mets en fait que la méthode de traiter un grand chagrin par l'essai de la lecture d'un ou de plusieurs livres intéressants a produit de nombreux et merveilleux effets.
En voulez-vous une preuve, entre mille? Si intime qu'elle soit, vous me la pardonnerez. Elle me fournit l'occasion de parler d'une de mes plus chères amitiés, je ne laisserai pas échapper cette occasion, au risque d'être accusé par vous de prolixité.
Un de mes amis donc, Gustave B..., que vous connaissez, une nature loyale et dévouée, un homme doué d'un doux et joyeux caractère, avait perdu il y a quelques années son père, pour lequel il avait une véritable adoration. La mort avait été subite et la nouvelle était venue foudroyer ce pauvre fils au milieu d'une intime réunion joyeuse comme lui. A partir de ce moment douloureux, mon pauvre ami était tombé dans une tristesse mortelle. Une prostration presque complète pendant le jour était suivie de longues nuits d'insomnie, pendant lesquelles il souffrait d'affreuses tortures morales et physiques. Ceux qui lui étaient dévoués avaient bien fait leur possible pour apporter des consolations à cette pauvre âme brisée. Amis et amies avaient employé en vain pour le soulager toutes les ressources de leur affection. Il en était arrivé à ne plus voir personne, et s'enfermait en donnant l'ordre d'éconduire qui que ce fût. Moi-même, un compagnon de jeunesse et de joie, comme aussi un compagnon fidèle de souffrance et de malheur, je n'avais plus que très difficilement accès auprès de lui. J'avais fini par lui envoyer un jour, sous enveloppe, avec une lettre des plus affectueuses, cette seule strophe d'un poète qui a bien su, hélas! ce que c'était que la souffrance.
Oh non! je n'irai pas, sous son toit solitaire,
Troubler ce juste en pleurs, par le bruit de mes pas