Des ouvrages intéressants à posséder, ce sont les différents romans de chevalerie, qui parurent depuis 1480 environ jusque vers 1550. Je puis, sans crainte de vous voir encombrer vos bibliothèques, vous conseiller d'acheter les principaux, car vous aurez de la peine à en trouver quelques-uns, tant ils sont tous rares. L'un des plus anciens imprimés, le Roman de Fier-à-Bras le géant, remonte à 1478. Viennent ensuite: le Roman de Mélusine; l'Arbre des Batailles; Histoire de Tristan, fils de Méliadus de Leonoys; les Neuf Preux; Lancelot du Lac; le Livre du vaillant chevalier Artus ... de Bretaigne; les Quatre Fils Aymon; Ogier le Dannoys; Gyron le Courtoys; la Conqueste du grand roy Charlemaigne; la Vie de Robert le Diable; Galien Rethoré; Huon de Bordeaux; l'Histoire du sainct Greaal; Amadis de Gaule; Histoire du roy Perceforest; le Roman de Jehan de Paris; Histoire et chronique du petit Jehan de Saintré; Histoire de Gérard, comte de Nevers; le Roman de Richard sans paour; le Roman de la belle Helayne (sic) de Constantinople, etc., etc.
L'une des bibliothèques les plus importantes formées dans notre siècle, celle de M. Didot, contenait un certain nombre de ces ouvrages; mais il en manquait encore beaucoup. Contentez-vous donc de ceux que vous trouverez, mon cher ami, pourvu que les exemplaires soient beaux et bien conservés.
Au nombre des livres les plus intéressants et les plus recherchés du XVIe siècle, il faut vous citer d'abord les premières éditions des œuvres de Villon, celles des œuvres de Clément Marot, surtout l'Adolescence Clementine, édition de 1532, imprimée pour Pierre Roffet, dit le Faucheur, par Geofroy Tory; et la Suite de l'Adolescence Clementine, du même éditeur, soit l'édition sans date, soit celle qui est datée de 1534. Les autres éditions précieuses et plus complètes de ce poète sont: celle d'Étienne Dolet, 1538, celle de François Juste, imprimée à Lyon par Jehan Barbou, en 1539, et surtout celle de Dolet, 1542. Cette dernière est fort jolie comme impression, en lettres rondes, et on y trouve des pièces omises jusque-là dans les autres. L'édition de Lyon, à l'enseigne du Rocher, 1544 ou quelquefois 1545 (la date seule est changée), présente encore un grand intérêt; les poésies sont classées là pour la première fois dans l'ordre des genres, ordre qui a été adopté définitivement depuis; en outre, elle est belle et bien imprimée. Ces diverses considérations la font rechercher beaucoup des bibliophiles.
On estime toujours et on paye encore très cher, les Marguerites de la Marguerite des princesses... royne de Navarre, édition de 1547, et le fameux recueil de contes de la même princesse, intitulé: Heptaméron des nouvelles de... Marguerite de Valois, royne de Navarre, édition de 1559, la première portant ce titre. Si vous trouviez le même livre, qui avait paru d'abord sous le titre: Histoire des amans fortunez, à Paris chez Gilles Gilles, 1558, vous pourriez vous vanter d'avoir découvert un trésor rarissime.
Les Euvres de Lovize Labé lionnoize, édition de Lyon, Jan de Tournes, 1555, est d'une telle rareté, qu'un exemplaire bien conservé vaudrait aujourd'hui de 5 à 6000 francs. C'est cette plaquette précieuse, un volume très mince, de format petit in-8º, relié avec une riche mosaïque de Trautz-Bauzonnet, qui figura, il y a quelques années, dans la bibliothèque de M. Ernest Quentin-Bauchart et fut acquis au prix de 15,000 francs, par le regretté baron James de Rothschild. Le même amateur, dont la mort vient de laisser en deuil toute la bibliophilie, avait également acquis dans ces derniers temps un autre petit volume de haute curiosité et faisant bien le pendant du précédent, les Rymes de..... Pernette du Guillet, Lyonnoise, édition de Jan de Tournes à Lyon, 1545. Ce livret doit lui avoir coûté à peu près aussi cher que le premier, avec le prix de la reliure en mosaïque, qu'il a fait établir par le même artiste.
A côté de l'Heptameron, cité ci-dessus, on peut placer un autre livre de contes, intitulé: les Nouvelles Récréations et joyeux devis de feu Bonaventure Des Periers, édition de Robert Granjon, à Lyon, 1557, laquelle présente une particularité intéressante, celle d'être imprimée entièrement en caractères dits de civilité, très élégants et très corrects; comme elle est fort rare d'ailleurs, on la paye cher. Le nombre des livres imprimés avec ces caractères de civilité n'est pas considérable et les amateurs les recherchent; toutefois ils n'attribuent une grande valeur qu'aux ouvrages qui ont de plus un mérite littéraire ou historique, comme le volume précédent.
Il ne faut pas que j'oublie de vous mentionner les différentes éditions originales des œuvres de Rabelais. Le grand réformateur de la langue française, le maître en esprit gaulois, publia ses ouvrages par fragments ou par livres, lesquels sont devenus si rares qu'on ne les trouve même pas dans les dépôts publics. L'édition originale du premier livre, du Gargantua, paraît même avoir entièrement disparu, car on ne connaît pas d'édition antérieure à la première du Pantagruel, de Paris, Claude Nourry (sans date, mais probablement de 1532). Cependant il est vraisemblable que le Gargantua a été écrit avant le Pantagruel, lequel y fait suite naturellement. On connaît bien, sous la date de 1532, une plaquette rarissime, intitulée: les Grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme geant Gargantua.... Nouvellement imprimees à Lyon... 1532; mais, quoi qu'en dise Jacq.-Ch. Brunet, pourtant très compétent, des érudits prétendent que cet opuscule n'est pas de Rabelais. En effet, il diffère entièrement du Gargantua que le fameux «curé de Meudon» a placé en tête de ses œuvres. Plusieurs éditions et imitations de ce petit livre parurent dans les mêmes années.
Le vrai Gargantua, tel qu'on le retrouve plus tard dans les œuvres avouées de Rabelais, n'aurait paru pour la première fois avec date qu'en 1535, à Lyon, chez François Juste, de format in-24 allongé, impression en gothique. Jusqu'à présent on joint cette édition à celle du Pantagruel publiée en 1533, à Lyon, chez le même éditeur et dans le même format. On forme avec ces deux petits livres et ceux que je vais citer, un ensemble des œuvres originales de Rabelais, que possèdent seulement deux ou trois amateurs. Une autre édition du Pantagruel, de même format, datée de 1534, mais sans nom d'imprimeur, est encore intéressante à posséder, parce qu'elle offre un texte un peu différent du précédent, et très augmenté. Ce petit volume, fort rare aussi, peut se joindre encore au Gargantua, de François Juste, 1535, car le titre est entouré de la même bordure; et, comme le pense avec raison Brunet, ces deux livres doivent venir du même éditeur.
A partir de l'édition de 1537, on trouve, à la suite des deux livres décrits ci-dessus, deux opuscules intitulés: Pantagrueline prognostication..... pour l'an..... (l'année varie suivant l'édition), et le Voyage et navigation que fist Panurge, disciple de Pantagruel aux isles étranges. Mais l'attribution de ces deux pièces à Rabelais est très contestable et d'ailleurs contestée. La première de ces pièces avait paru d'abord dans le format in-4º, vers 1532, à la même époque à peu près que la première édition du Pantagruel, publiée aussi dans ce format.
On continue la série des œuvres originales de Rabelais, en joignant aux petits volumes ci-dessus désignés, le Tiers Livre des faictz et dictz héroïques du noble Pantagruel, composez par M. Franc. Rabelais, docteur en medicine et calloier des Isles Hieres, édition rare et précieuse, portant la rubrique: A Paris, par Christian Wechel, a lescu de Basle; 1546, de format petit in-8º; ou l'une des deux éditions, rares également, imprimées à Lyon, par Pierre de Tours, en 1547, sans son nom, ou sans date, avec son nom. Et si l'on veut avoir un meilleur texte, on tâche de trouver celle de Paris, de l'imprimerie de Michel Fezandat, 1552, revue et augmentée par Rabelais lui-même et donnant son texte définitif.