Et la création? faut-il y croire?—Le vicaire croit du moins à la formation et à la mise en ordre du monde par Dieu. Et Dieu? Que connaissons-nous de lui?—Je puis du moins entrevoir ses attributs: intelligence, puissance, justice, bonté.
Reste à chercher quelle règle je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre selon l'intention de Celui qui m'y a placé. Ma lumière, ici, c'est la conscience.
En cet endroit se place l'invocation:
Conscience! Conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre, juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège, de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.
La conscience «guide assuré»? La conscience «juge infaillible»? Infaillible toujours? et jamais abusé par l'«entendement sans règle»?—Hélas, quel guide et quel juge était-elle à Rousseau lorsque, ayant abandonné son troisième enfant, et cela, nous raconte-t-il, «après un sérieux examen de conscience» (Confessions, VIII), il écrivait:
Si je me trompai dans mes résultats, rien n'est plus étonnant que la sécurité d'âme avec laquelle je m'y livrai.
Et un peu plus loin:
Cet arrangement (le dépôt aux Enfants-Trouvés) me parut si bon, si sensé, si légitime!...
—Oh! que Julie, régénérée et devenue dévote, avait raison d'écrire: «Je ne veux plus être juge en ma propre cause»! La conscience, non appuyée sur une règle fixe, une tradition, une religion dogmatique, ou simplement le Décalogue, risque tant, dans certains cas, de se confondre avec l'orgueil ou l'intérêt secret! La foi de Rousseau dans la conscience,—c'est-à-dire dans sa conscience, ce n'est pas autre chose que l'«individualisme en morale» ce qui est une expression contradictoire. Il n'y a pas la conscience en général: il y a ma conscience, votre conscience, la conscience de Rousseau, qui a été souvent bien incertaine et bien trouble...
Mais je me reproche d'interrompre Jean-Jacques à une de ses meilleures heures. Le vicaire continue; il a de belles pages stoïciennes sur cette idée, que combattre ses passions par goût de l'ordre, c'est obéir à la nature. Puis il disserte sur la «prière»; il la veut limitée: