Tout cela, parce qu'il avait plu à un demi fou, trente ans auparavant, de rêver pour une ville de vingt mille habitants une législation qui «ne convenait qu'à des dieux»,—et à laquelle, cinq ans plus tard il déclarait préférer «le despotisme le plus arbitraire»!

Jamais, je crois, grâce à la crédulité et à la bêtise humaine, plus de mal n'a été fait à des hommes par un écrivain, que par cet homme qui, semble-t-il, ne savait pas bien ce qu'il écrivait, et qui aurait fui sa cité s'il l'avait vue réalisée. Vraiment, il y a des cas où l'on est tenté de dire que ce malheureux a été un misérable.

Et c'est parce que cette idée m'est pénible que j'ai voulu ramasser d'abord ce qui m'est le plus odieux dans son œuvre, et n'arriver qu'ensuite à la Profession de foi du Vicaire Savoyard. A partir de là, en effet, nous n'aurons plus qu'à plaindre Jean-Jacques, quelquefois à l'admirer; car, je le dis très sérieusement, son âme se purifie à mesure que ses maux et sa folie augmentent.


Donc, revenons un peu sur nos pas. Lorsque le gouverneur d'Émile juge à propos de lui enseigner la religion naturelle, il suppose que lui-même, tout près jadis de perdre son âme, a eu le bonheur de rencontrer un bon prêtre, un curé de campagne, un «vicaire savoyard», dont les discours l'ont ramené dans le droit chemin. Rousseau juge indispensable que ce bon prêtre ait commis autrefois une faute contre les mœurs: car Rousseau ne peut imaginer un personnage sympathique qui n'ait, comme lui, quelque souillure. Mais enfin ce vicaire est plein de vertu et de charité, et je le dirais assez proche de Jocelyn, si Jocelyn n'était resté pur et si Jocelyn ne gardait mieux, quant au dogme catholique, une sorte d'orthodoxie verbale.

Or ce prêtre emmène un matin son jeune ami dans la campagne, et, en présence d'une nature dont le spectacle fortifie ses discours et les appuie d'un magnifique témoignage, il expose à son disciple la doctrine du plus pur et du plus émouvant spiritualisme.

Je crois utile de résumer sa très simple argumentation.

Visiblement une volonté meut l'univers. Et, si la matière mue nous montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois nous montre une intelligence. Voilà pour l'univers.

Et voici pour l'homme:—L'homme est libre dans ses actions et, comme tel, animé d'une substance immatérielle.

Or, si l'âme est immatérielle, elle peut survivre au corps et, si elle lui survit, la Providence est justifiée de l'existence du mal sur la terre (sans compter que le mal moral est l'ouvrage de l'homme et que le mal physique se réduit presque à rien pour l'homme naturel). Une preuve de l'immortalité de l'âme, et d'une vie et d'une sanction future, c'est le triomphe terrestre des méchants.