Rousseau, cependant, n'avait pas changé sur ce point. Déjà, vers 1755, je crois, à un souper chez mademoiselle Quinault raconté par madame d'Épinay qui y assistait, Jean-Jacques, indigné par l'impiété des propos, s'écriait:

Si c'est une lâcheté de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu, qui est présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu... Je sors si vous dites un mot de plus. Et il ajoutait: Je ne puis souffrir cette rage de détruire sans édifier... D'ailleurs l'idée de Dieu est nécessaire au bonheur, et je veux que vous soyez heureux.

Il faut remarquer que, dans cette Note de la Profession de foi, Rousseau ne dit point «le déisme»; il ne dit même plus «la religion naturelle»: il dit «la religion» ou «le christianisme». Dans la Profession de foi, il est peut-être aussi proche du catholicisme que du protestantisme: car il prend presque tout ce qui est commun aux deux religions; et son accent serait plutôt catholique que protestant. Il est d'ailleurs remarquable que, pour enseigner à Émile la religion vraie, il ait choisi, non un pasteur (comme il eût été naturel qu'il le fît après sa rentrée dans la religion de ses pères), mais un prêtre romain, formé du souvenir de deux prêtres romains: l'abbé Gaime et l'abbé Gatier.

Il faut bien dire pourtant que ce christianisme de Rousseau est un christianisme assez amolli. C'est le christianisme, moins ce qui en fait la solide armature: le dogme du péché originel et toutes ses conséquences théologiques.

Jean-Jacques, à vingt-deux ans, nourri des livres de Port-Royal, avait été quasi janséniste. Ce qui devait le séduire, c'est que le janséniste est l'homme qui entretient avec l'Inconnu les relations les plus tragiques et les plus passionnées. Jean-Jacques, à ce moment-là, avait très peur de l'enfer. Un jour il lança une pierre contre un tronc d'arbre en se disant: «Si je le touche, signe de salut; si je le manque, signe de damnation.» Mais ses terreurs se calmèrent sous l'influence de deux bons pères jésuites et de madame de Warens. Celle-ci avait la religion la plus confiante. Elle était «quiétiste» (Aimez Dieu et faites ce que vous voudrez). Madame Guyon avait conservé en Suisse des partisans, avec lesquels madame de Warens était en relations. Et c'est peut-être pourquoi il y a une sorte de quiétisme dans le christianisme latitudinaire et sentimental de Jean-Jacques,—et un peu aussi (pour l'accent) de la tendresse de Fénelon et de l'ancien évêque de Genève et prévôt de l'église d'Annecy, François de Sales.

Ce spiritualisme ému et religieux, ce demi-christianisme de Rousseau sera celui de Bernardin de Saint-Pierre; il sera bien souvent, avec des nuances, celui de Chateaubriand; celui de Lamartine, dont le Jocelyn devra beaucoup au vicaire savoyard; il sera souvent celui de George Sand, même de Michelet jeune, et de Victor Hugo.

Le spiritualisme pris de cette manière est si bien une religion capable d'agir sur la vie, que, jusqu'au milieu du XIXe siècle et jusque dans la première moitié du second Empire, nous avons eu, dans la bourgeoisie française et même parmi les paysans (j'en ai connus), des aïeux et des pères—en très grand nombre,—dont l'âme vivait de cette religion-là, un peu en marge, mais non tout à fait en dehors du catholicisme de leurs femmes et de leurs filles. Il est fâcheux qu'elle ait décliné (faute, peut-être, de consistance dogmatique): car, sans suffire à tout, elle servait encore à quelque chose, et c'était encore un reflet de christianisme.

Et sans doute ça été le spiritualisme de Robespierre, de Saint-Just et des théophilanthropes: mais, tout de même, en souvenir de tant de grands-pères, grands-oncles ou bisaïeux qui, sous le premier Empire, sous la Restauration, sous Louis-Philippe, ont un peu mieux valu par ce spiritualisme-là qu'ils n'eussent valu sans lui,—dans tout ce qui me reste à dire de la pauvre vie de Jean-Jacques, je n'écouterai plus que la pitié.


[NEUVIÈME CONFÉRENCE]