la lettre à l'archevêque de paris.
les lettres de la montagne.—dernières
années de rousseau.—Les dialogues.

Je n'ai point caché mon admiration pour la Profession de foi du Vicaire Savoyard. Pourtant ce furent ces très généreuses pages qui causèrent l'infortune définitive de Jean-Jacques. Ainsi vont les choses.

Vous vous rappelez dans quelles circonstances, malgré la protection de madame de Luxembourg et du prince de Conti, malgré le patronage de M. de Malesherbes, l'Émile fut condamné par le Parlement de Paris, et Rousseau décrété de prise de corps.

On ne tenait, du reste, nullement à s'embarrasser de lui. On lui laissa le temps de partir; et il croisa en chemin les hommes chargés de venir l'arrêter, et qui le saluèrent.

Rousseau subit la nécessité avec cette passivité ou plutôt, il faut le dire, avec cette résignation qui lui était coutumière et qu'il avait si éloquemment enseignée à son Émile. Il avait eu tout de suite la pensée d'aller s'établir en Suisse. Dans sa chaise de poste, il lit la Bible et crayonne un poème en prose sur le Lévite d'Ephraïm. Il n'est point trop inquiet. Il aime sa patrie et il croit qu'elle le lui rend. Son génie fait honneur à Genève. Il avait Genève devant les yeux quand il a écrit le Contrat social. Et comment les pasteurs genevois prendraient-ils mal l'Émile, eux que d'Alembert (dans son article Genève, de l'Encyclopédie) soupçonnait de «socianisme», c'est-à-dire, en somme, de rationalisme?

Oui, là-bas, en Suisse, il sera bien.

En entrant, dit-il, sur le territoire de Berne, je me fis arrêter; je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et m'écriai dans mon transport: Ciel! protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté!

Il était loin de compte. C'était, pour le malheureux, le commencement de réelles persécutions, de trois années d'une vie errante et lamentable, traquée de refuge en refuge; et sa propre Église lui devait être plus cruelle que l'Église de France.

Pourquoi? Vous en trouverez les raisons très clairement déduites dans le livre excellent de M. Édouard Rod: L'Affaire Jean-Jacques Rousseau.

Donc, il arrive à Iverdun (territoire de Berne) chez son vieil ami Roguin. A peine arrivé, il apprend que l'Émile a été condamné et brûlé à Genève (à cause des pages sur les miracles et la révélation) et lui-même décrété de prise de corps par ses chers Genevois (18-19 juin 1762). Cependant un neveu de Roguin lui offre un petit pavillon où il s'installe. Il se croit tranquille: mais, trois semaines après, le Sénat de Berne l'expulse d'Iverdun.