Alors il traverse la montagne et s'en va à Motiers-Travers, du comté de Neuchâtel. Une nièce de Roguin, madame Boy de la Tour, lui offre une maison qu'elle possède à Motiers. (Car il faut que Rousseau soit toujours l'hôte de quelqu'un.)

Le comté de Neuchâtel appartenant au roi de Prusse (Frédéric II), Rousseau se met sous sa protection par des lettres où il se conjouit (on le sent) de montrer à l'univers comment un homme libre sait parler à un monarque, avec une fierté toute civique et lacédémonienne. Mais déjà il a renié le Contrat social dans son cœur.

Thérèse est venue le rejoindre. Il fait la connaissance de mylord Keit, maréchal d'Écosse (mylord Maréchal) gouverneur de Neuchâtel pour le roi de Prusse,—homme très bon, un de ceux qui ont été le meilleurs pour Rousseau et que Rousseau a le plus tendrement aimés.—Jean-Jacques respire. De nouveau il se croit tranquille. Il se promène; il fait de la botanique; il s'amuse à fabriquer des lacets, qu'il offre à des jeunes filles de ses amies, à condition que, mariées et devenues mères, elles allaiteront elles-mêmes leurs enfants.

C'est à cette époque qu'il prend l'habit arménien.

Ce n'était pas, nous dit-il, une idée nouvelle... Elle m'était souvent revenue à Montmorency, où le fréquent usage des sondes, me condamnant à rester souvent dans ma chambre, me fit mieux sentir les avantages de l'habit long. La commodité d'un tailleur arménien, qui venait souvent voir un parent qu'il avait à Montmorency, me tenta d'en profiter pour prendre ce nouvel équipage, au risque du qu'en dira-t-on, dont je me souciais très peu... Je me fis donc une petite garde-robe arménienne; mais l'orage excité contre moi m'en fit remettre l'usage à des temps plus tranquilles, et ce ne fut que quelques mois après que, forcé par de nouvelles attaques de recourir aux sondes, je crus pouvoir prendre ce nouvel habillement à Motiers, surtout après avoir consulté le pasteur du lieu, qui me dit que je pouvais le porter au temple même sans scandale. Je pris donc la veste, le caftan, le bonnet fourré, la ceinture; et après avoir assisté dans cet équipage au service divin, je ne vis point d'inconvénient à le porter chez mylord Maréchal. Son Excellence, me voyant ainsi vêtu, me dit pour tout compliment: Salamaleki; après quoi tout fut fini et je ne portai plus d'autre habit.

En réalité, son infirmité et même ses sondes n'exigeaient pas ce costume excentrique. Une culotte plus large ou quelque manteau un peu long aurait suffi.—Évidemment la fêlure gagne.—Goethe,—qui, lui, n'avait jamais été menacé de folie,—écrit dans Wilhelm Meister (livre V, chap. XVI) à propos du vieux joueur de harpe: «Si je parviens, dit Wilhelm, à lui faire quitter sa barbe et sa longue robe, j'aurai beaucoup gagné; car rien ne nous dispose plus à la folie que de nous distinguer des autres, et rien ne maintient plus le sens commun que de vivre, avec beaucoup de gens, selon le commun usage.»

C'est, je crois, vers le même temps, que Rousseau prend ce pli, de substituer souvent au pronom «je» ou «moi» son nom et surtout son prénom, de parler de lui-même à la troisième personne, de dire: «Jean-Jacques Rousseau ne peut pas...»; il ne convient pas à Jean-Jacques...»; «que dirait-on de Jean-Jacques...». Ne vous y trompez pas: cela aussi est signe de fêlure.

Revenons.—Le pasteur de Motiers, Montmollin, commença par être un chaud partisan de Jean-Jacques et, sur sa demande, l'admit à la communion. Jean-Jacques nous dit à ce propos:

...Toujours vivre isolé sur la terre me paraissait un destin bien triste, surtout dans l'adversité. Au milieu de tant de proscriptions et de persécutions, je trouvai une douceur extrême à pouvoir me dire: Du moins je suis parmi mes frères; et j'allai communier avec une émotion de cœur et des larmes d'attendrissement qui étaient peut-être la préparation la plus agréable à Dieu qu'on y pût porter.

(Vers le même temps, Voltaire à Ferney faisait ses pâques, et le faisait constater par acte notarié. On pourrait mettre en regard la communion sincère et pieuse du pauvre exilé Rousseau, et la communion sacrilège et farce,—en même temps que prudente et conservatrice,—de l'opulent seigneur de Ferney... Il est vrai qu'on ne tirerait pas grand chose de ce parallèle,—sinon que c'est encore le plus religieux de ces deux hommes qui nous a été le plus funeste.)