J'imagine qu'après sa magnifique réplique à l'archevêque de Paris, Rousseau crut qu'il allait rentrer en grâce auprès de la partie récalcitrante de ses compatriotes de Genève. Il y avait eu (je vous renvoie là-dessus au beau livre de Rod), il y avait eu, dans le décret lancé par le Petit Conseil contre Rousseau, une irrégularité de procédure. Jean-Jacques comptait que toute la bourgeoisie protesterait contre cette infraction à la loi. Et, en effet, il avait à Genève des amis, les meneurs de ce qu'on peut appeler, le parti démocratique,—et qui même l'ennuyaient bien fort, et qui l'accablaient de leurs lettres et de leurs visites (deux eurent l'indiscrétion de tomber malades chez lui et de s'y faire soigner). Mais tout se passait en paroles. Après avoir attendu plus d'un an «que quelqu'un réclamât contre une procédure illégale», Rousseau prit enfin un parti, renonça «à une ingrate patrie», abdiqua, par une lettre au premier syndic, son droit de bourgeoisie.

Il dut être très malheureux à ce moment-là. Nous le voyons dans sa correspondance (qu'il faut toujours consulter en même temps que ses Confessions). Seul, proscrit, se croyant abandonné de tous, ses souffrances physiques ayant redoublé de violence, il écrit à Duclos (le seul des «philosophes» avec qui il ne se soit jamais brouillé) qu'il est décidé au suicide.

...Ma situation physique a tellement empiré... que mes douleurs, sans relâche et sans ressource, me mettent absolument dans le cas de l'exception marquée par Mylord Édouard en répondant à Saint-Preux.

(Cette lettre de mylord Édouard est la vingt-deuxième de la troisième partie de la Nouvelle Héloïse.)

Et Rousseau écrit en même temps à M. Martinet, «châtelain» de Motiers, pour lui remettre son testament et lui recommander Thérèse, comme il avait fait à Duclos.

Adieu, monsieur, je pars pour la patrie des âmes justes, j'espèce y trouver peu d'évêques et de gens d'Église, mais beaucoup d'hommes comme vous et moi.

Je note ce projet de suicide. Plus tard, en Dauphiné, dans la lettre où il propose à Thérèse la séparation, il lui promet de ne pas se suicider. Tout cela prouve du moins qu'il y songeait quelquefois.

Cependant il ne se tue pas. Il se rétablit pour de nouvelles douleurs. L'hiver est dur à Motiers. Pendant six mois, il ne peut mettre les pieds dehors. Tout en faisant des lacets, ou en fendant du bois pour suer l'urine dont il a le corps ravagé, il médite sur l'universelle injustice dont il est victime, sur son infortune qu'il juge unique au monde. Thérèse devient moins douce, car elle se déplaît en pays étranger—et protestant, elle, commère catholique.

A Genève, l'agitation continue. Les partisans de Rousseau font au Conseil des «représentations», dont il ne tient compte. Pour défendre le Conseil, le procureur général Tronchin écrit, sur le cas de Rousseau et contre Rousseau, les Lettres de la Campagne. Rousseau, déchaîné cette fois, répond par les Lettres de la Montagne (neuf lettres en deux parties; trois cents pages environ).

Dans la deuxième partie, il développe la constitution de Genève et le mécanisme du «droit de représentation», et démontre l'illégalité de la procédure dont on avait usé envers lui.