La première partie est restée intéressante. Elle est fort belle par endroits. Sans doute, dans la plupart de ces pages, il ne fait que maintenir les idées du Vicaire Savoyard et son droit de les exprimer librement, même à Genève. Mais on y trouve aussi des choses que Rousseau n'avait pas encore dites.

D'abord le passage où il ramène la Réformation à son vrai principe, qui est le libre examen individuel, et en tire, bien longtemps d'avance, les conclusions du «protestantisme libéral» (qui, vraiment, n'est plus une religion confessionnelle). Rousseau réserve pourtant deux points:

Pourvu, dit-il, qu'on respecte toute la Bible et qu'on s'accorde sur les points principaux, on vit selon la réformation évangélique.

On ne voit pas, à vrai dire, pourquoi le libre examen s'arrêterait devant la sainteté de la Bible et devant certains points de son interprétation. Le propre d'une religion fondée sur le libre examen semble bien être de se détruire enfin elle-même; et c'est ce qui arriverait sans doute à la Réforme, si, au bout du compte, le commun des protestants n'étaient des hommes comme les autres, pliés, par sens pratique, à une habitude et à une tradition, peu capables de critique, et chez qui la liberté d'examen est un principe et une prétention beaucoup plus qu'une réalité. Mais, ceci réservé, les déductions de Rousseau sont irréprochables:

Chacun, conclut-il, en demeure seul juge en lui-même (juge de la doctrine et des interprétations) et ne reconnaît en cela d'autre autorité que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent moins fixer le choix que nous devons faire, que nous mettre en état de bien choisir. Tel est le véritable esprit de la Réfomation, tel en est le vrai fondement. La raison particulière y prononce..., et il est tellement de l'essence de la raison, d'être libre que, quand elle voudrait s'asservir à l'autorité, cela ne dépendrait pas d'elle. Portez la moindre atteinte à ce principe, et tout l'évangélisme croule à l'instant. Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi.

Et plus loin, contre ces pasteurs qui, avant l'affaire Rousseau, affectaient une extrême liberté d'esprit et passaient même pour «sociniens»:

Ce sont en vérité de singulière gens que messieurs vos ministres: on ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on ne sait même pas ce qu'ils font semblant de croire; leur seule manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres...

Et il va plus avant. Il prête aux catholiques ce qu'ils auraient pu répondre aux premiers réformateurs, et il embarrasse ceux-ci dans leurs propres contradictions par un raisonnement que Bossuet eût avoué, et d'un accent où Bossuet eût seulement mis plus de charité et de douceur. Rousseau fait simplement, ici, le procès de la Réforme même et de son principe. Le singulier homme! Toute cette seconde Lettre de la Montagne me paraît un chef-d'œuvre, et un chef-d'œuvre bien inattendu. Ainsi la destinée de Jean-Jacques était d'être destructeur, même du protestantisme, et cela en se conformant à ce qui est l'essence même de la Réforme et en se montrant ce que le protestantisme, dans son fond intime, conseille d'être: un individualiste forcené.

Ce heurt de Rousseau contre ceux de sa religion, me plaît extrêmement, je l'avoue. Cette aventure eut, je crois, pour l'âme de Rousseau, des conséquences que nous verrons tout à l'heure.

Mais je ne puis quitter cette première partie des Lettres de la Montagne sans vous lire une page sur Jésus, qui prouve que ce n'est pas seulement Chateaubriand, Senancour, George Sand, Michelet et Dumas fils qui ont beaucoup lu Rousseau et s'en sont souvenu, mais que c'est aussi Ernest Renan.