Je ne puis m'empêcher de dire,—écrit Rousseau dans la troisième lettre,—qu'une des choses qui me charment dans le caractère de Jésus n'est pas seulement la douceur des mœurs, la simplicité, mais la facilité, la grâce et même l'élégance. Il ne fuyait ni les plaisirs ni les fêtes, il allait aux noces, il voyait les femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jeûnaient point, son austérité n'était point fâcheuse. Il était à la fois indulgent et juste, doux aux faibles et terrible aux méchants. Sa morale avait quelque chose d'attrayant, de caressant, de tendre; il avait le cœur sensible, il était homme de bonne société. Quand il n'eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus aimable.

Est-ce assez «Vie de Jésus»!

Naturellement, les Lettres de la Montagne redoublèrent la fureur des ennemis de Rousseau. Elles sont brûlées à Neuchâtel, à Berne, à La Haye, à Paris.—Des morts contribuent à l'enfoncer dans sa mélancolie. Il perd le maréchal de Luxembourg, «ce bon seigneur», le «seul ami vrai qu'il eût en France», qui avait continué à lui écrire affectueusement depuis son exil, et à qui Jean-Jacques avait envoyé de longues lettres sur les mœurs du pays de Neuchâtel et sur le paysage du Val-Travers.—Vers le même temps meurt madame de Warens, «déjà chargée d'ans et surchargée d'infirmités et de misères». Rousseau, qui n'a jamais parlé d'elle qu'avec tendresse et respect malgré tout, la place dans le ciel,—ce qui est bien,—mais aux côtés de Fénelon,—ce qui paraît excessif:

Allez, dit-il, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénélon, des Bernex (l'ancien évêque d'Annecy), des Catinat, et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert comme eux leur cœur à la charité véritable; allez goûter le fruit de la vôtre, et préparer à votre élève la place qu'il espère occuper près de vous.

Ce n'est pas tout. Le meilleur ami (avec le maréchal de Luxembourg) et le plus puissant protecteur de Rousseau, mylord Maréchal, rappelé en Angleterre, quitte Neuchâtel. Contre le pauvre Jean-Jacques, malade, triste, désemparé, la persécution continue et s'étend, attisée un moment par un atroce pamphlet de Voltaire (le Sentiment des citoyens...). Le pasteur Montmollin abandonne Rousseau, puis excite le peuple contre lui. On insulte dans les rues le malheureux que son costume de carnaval désigne aux gamins. Dans la nuit du 6 ou 7 septembre 1765, on casse à coups de pierre quelques carreaux de sa maison. Il s'en va à Neuchâtel et, de là, à l'île Saint-Pierre dans le lac de Bienne. L'île, fort agréable, d'une lieue de tour, appartenait à l'hospice de Berne et n'avait pour habitants que le «receveur» de l'hospice avec sa famille,—de braves gens.

Rousseau passe dans cette île six semaines délicieuses; il herborise, il se promène sur l'eau, et surtout il rêve... Vraiment on aurait bien dû le laisser là tant qu'il eût voulu y vivre; car qui gênait-il? Mais un décret du Sénat de Berne l'en expulse le 17 octobre. Affolé, il écrit au Sénat en lui offrant de se livrer, pour qu'on l'enferme dans une bonne prison tout le reste de sa vie... Puis il s'en va à Bienne, où des zélés lui assurent qu'il sera tranquille.

Il est encore expulsé de Bienne. Ah! les pasteurs ne le ménagent pas, eux qui le revendiquent et l'honorent aujourd'hui.

Le pauvre homme ne sait plus que devenir. Il songe successivement à se réfugier en Écosse auprès de mylord Maréchal, à Venise, à Zurich, en Silésie, à Berlin, en Savoie, à Jersey, en Italie, en Autriche, à Amsterdam, en Corse. Finalement, et en attendant de prendre une décision, il se rend à Strasbourg, où l'accueil très chaud qu'il reçoit de toute la «société», le dédommage un peu.

Tant de malheurs achèvent de le rendre illustre,—commencent à le rendre fou,—et le purifient.

Je sais bien que Choiseul n'avait pas tort de le considérer comme un écrivain dangereux. Mais si, au lieu de le proscrire, Choiseul lui avait offert à temps (avant l'Émile) des honneurs et quelque sinécure... qui sait, mon Dieu, qui sait?... L'ambition de Jean-Jacques avait été longtemps d'être «officiel», d'être un homme en place. Bien qu'il parle souvent de son «inaptitude à supporter aucun joug», il a souvent, d'autre part, le désir de s'insérer honorablement dans un ordre de choses bien établi,—(comme lorsqu'il rentre dans la bourgeoisie genevoise). Puis, incapable de défendre ses intérêts matériels, il avait un peu le besoin d'être protégé, de sentir sa tranquillité assurée, d'échapper au souci du lendemain... Oui, Choiseul avait d'autres moyens de l'annihiler qu'en le faisant décréter de prise de corps.