Au reste, il ne l'annihila point par ce moyen-là; au contraire. Dès que Rousseau est persécuté par le gouvernement de France, et plus durement par les églises suisses, sa gloire devient unique, et sa réputation européenne. Et c'est autre chose que la gloire de Voltaire: c'est la renommée d'un bienfaiteur des hommes, d'un sage, d'un législateur antique. Cela prenait déjà la forme d'un culte. L'ermite de Motiers est constamment dérangé par d'illustres visites. Il ne suffit pas à sa correspondance. La Corse lui demande une Constitution. Des princes, de grandes dames, de grands seigneurs, des magistrats, des prêtres, des jeunes gens le consultent sur l'éducation, sur la religion, sur des cas de conscience. Et il leur donne de fort bonnes consultations, non seulement éloquentes—ou fines,—mais pleines de bon sens et presque toutes empreintes d'un esprit d'ordre et de conservation. Car il a presque toujours été sage pour les autres.

Mais aussi cette situation d'oracle européen exalte de plus en plus son orgueil,—en même temps que ses malheurs trop réels, et l'inquiétude continuelle où il vit, développent en lui la folie de la persécution. Mais de ces malheurs même il jouit en quelque manière, tant il les voit démesurés et exceptionnels.—Comme Chateaubriand (et ce n'est pas la première fois que j'ai l'occasion de rapprocher ces deux hommes) Rousseau trouve extraordinaire tout ce qui lui arrive, passe son temps à s'émerveiller de sa destinée, et se console de ses duretés par ce qu'elle a d'unique,—Je ne vous en donnerai qu'un petit exemple. Dans le temps qu'on le huait à Motiers, Rousseau obtint, par mylord Maréchal, une place de conseiller d'État de Neuchâtel pour le colonel Pury, gendre de Dupeyrou:

C'est ainsi, dit-il, que le sort, qui m'a toujours mis trop haut ou trop bas, continuait à me balloter d'une extrémité à l'autre: et, tandis que la populace me couvait de fange, je faisais un conseiller d'État.

(Que de phrases de ce genre,—rappelez-vous,—dans les Mémoires d'outre-tombe!)

Et cependant, parmi cet orgueil et parmi ces commencements de démence, il n'est point douteux que Rousseau ne devienne meilleur. Ses infortunes ne le détachent point de lui-même, mais le détachent de beaucoup de choses contingentes et passagères. Il s'exerce à cette résignation qu'il définit si bien dans l'Émile. Entre ses crises d'orgueil ou de délire, il est patient et doux. Il est à noter que toutes les amitiés qu'il a faites ou confirmées dans ce temps-là (mylord Maréchal, Dupeyrou, Moultou, même l'ennuyeux d'Ivernois), il leur est resté fidèle jusqu'à sa mort, et les a à peu près exceptées de sa manie soupçonneuse.

Enfin, l'âme religieuse de Jean-Jacques devient plus purement religieuse. Si les pasteurs genevois avaient été indulgents pour lui, son spiritualisme eût assez facilement accepté la forme confessionnelle de l'église genevoise. Mais, éclairé en même temps qu'irrité par l'intolérance protestante, il se dégage de tout reste de protestantisme, et je ne dirai pas qu'il tend au catholicisme (où il passa, après tout, vingt-six ans de sa vie et qu'il pratiqua sincèrement pendant une dizaine d'années); mais je dirai qu'il tend à une sorte de catholicité. J'entends par là que son Dieu est le Dieu commun à toutes les religions, et aussi que son Dieu n'est point le Dieu gendarme de Voltaire, ni le Dieu géomètre de ceux des Encyclopédistes qui ne sont pas tout à fait athées, mais que c'est «Dieu sensible au cœur», et aussi Dieu-Providence (un Dieu dont il parle presque aussi souvent que Bossuet); quelque chose de plus, en vérité, que le Dieu des déistes-rationalistes.

Et, en outre, il serait sans doute un peu excessif de dire qu'il incline de cœur au catholicisme: mais pourtant, jugeant cruels et stupides les ministres de la religion du libre examen, lesquels le persécutent à la fois par méchanceté et par ignorance du vrai principe de la Réformation; considérant d'ailleurs et découvrant peut-être l'infirmité d'esprit de la plupart des hommes, et même sentant quelquefois sa propre tête faiblir, il n'est pas sans éprouver quelque sympathie pour l'esprit de soumission et de non-examen des catholiques, qui eux, au surplus, ne l'ont pas traqué.

De très nombreux passages de ses lettres des années suivantes manifestent les sentiments que je viens d'indiquer.

J'en citerai quelques-uns sans beaucoup d'ordre:

A madame de B..., déc. 1763: