Le plus simple eût été de porter son manuscrit chez le libraire Duchesne ou le libraire Pissot qui eussent accueilli avidement cette aubaine. Mais Jean-Jacques se méfiait du monde entier.—Les «coquilles» qui se rencontraient dans ses livres imprimés, il les attribuait à la malice de ses ennemis; et il criait qu'«on» défigurait ses ouvrages pour le perdre.
Il était dans un état d'âme proprement mystique. Il se voyait comme le saint homme Job sur son fumier, délaissé de tous, et n'ayant de recours qu'en Dieu. Mais, parmi ses souffrances, son incroyable optimisme,—fils du rêve,—ne faisait même pas à Dieu les objections de Job. Il semble qu'à ce moment-là, les vertus dont il avait le germe se fussent parachevées en lui et que les autres lui fussent venues: douceur, charité, résignation, simplicité, désintéressement, goût de la sainte pauvreté; toutes, dis-je, sauf l'humilité. Mais, du moins, sa soumission à Dieu et son détachement du monde étaient complets.
Je doute, écrit-il, que jamais mortel ait mieux et plus sincèrement dit à Dieu: Que ta volonté soit faite, et ce n'est pas sans doute une résignation fort méritoire à qui ne voit plus rien sur la terre qui puisse flatter son cœur.
Et c'est pourquoi il eut la pensée de s'en remettre à Dieu du sort de son manuscrit. Il le recopia de sa plus belle plume de calligraphe et d'ouvrier graveur et résolut,—lui calviniste, mais qui communiquait avec Dieu par-dessus les religions,—d'aller déposer le paquet sur le grand autel de l'église de Notre-Dame, «espérant que le bruit de cette action ferait parvenir son manuscrit sous les yeux du roi».
Le samedi, 24 février 1776, ayant enveloppé le manuscrit des Dialogues et y ayant mis cette suscription: «Dépôt confié à la Providence», il se rendit sur les deux heures à Notre-Dame et marcha vers le grand autel.
Mais toutes les grilles du chœur étaient fermées. Rousseau fut bouleversé par cette sorte de refus de Dieu. Il sortit rapidement de l'église, «résolu, dit-il, de n'y rentrer de ses jours».
Il copie ses cinq cent quarante pages une troisième fois, cherche des mains sûres où il puisse les remettre, et n'en trouve pas. Il arrive alors à la résignation parfaite:
J'ai donc pris enfin mon parti tout à fait; détaché de tout ce qui tient à la terre et des insensés jugements des hommes, je me résigne à être à jamais défiguré parmi eux... Ma félicité doit être d'un autre ordre; ce n'est plus chez eux que je dois la chercher... Délivré même de l'inquiétude de l'espérance ici-bas, je ne vois plus de prise par laquelle ils puissent encore troubler le repos de mon cœur.
Il vit ainsi deux ans encore, rêvant, herborisant, copiant de la musique,—consolé un peu par quelques adorateurs patients. Mais ses maux physiques redoublent. Thérèse aussi tombe malade. Rousseau n'est pas assez riche pour payer une servante. Ses douze cents ou quatorze cents francs de rente viagère (car il varie sur le chiffre) et ce que lui rapportent ses copies, lui permettrait de se mettre en pension, avec Thérèse, dans quelque établissement décent. Mais ce serait trop simple.—Un peu auparavant, par un geste ordinaire aux monomanes de son espèce, il avait écrit et fait distribuer deux circulaires «au peuple français», l'une pour protester contre la falsification de ses livres par les libraires, l'autre pour proclamer son innocence et la scélératesse de ses ennemis. Il en rédige une troisième, où il expose sa détresse depuis la maladie de Thérèse et demande, pour lui et pour elle, le vivre et le couvert à qui voudra les leur donner, offrant en retour «ce qu'il a d'argent, d'effets et de rentes».
C'est alors qu'il accepte de s'installer à Ermenonville, chez le marquis de Girardin,—homme excellent, qui obligeait ses enfants à aller décrocher leur déjeuner au haut d'un mât, et qui finit dans le mesmérisme. Et c'est à Ermenonville que Jean-Jacques meurt quarante-deux jours après. Et l'on ne saura jamais avec certitude s'il s'est suicidé ou s'il est mort naturellement; car les certificats de médecins, dans ces affaires, ne prouvent pas grand'chose; et l'un de ses meilleurs amis, Corancez, croit au suicide; et M. Berthelot, qui a tenu dans ses mains le crâne de Jean-Jacques (le 18 décembre 1897) écarte bien sans doute le suicide par un coup de pistolet dans la tête, mais non par le poison, ou un coup de pistolet au cœur. La piété de Rousseau me ferait croire à la mort naturelle; mais à cette époque, il n'était plus toujours maître de ses actes... Donc, je ne sais pas.