Or, dans ses deux dernières années, c'est-à-dire dans un temps où il donnait les signes les plus évidents de folie, il écrivait les dix chapitres des Rêveries d'un promeneur solitaire, c'est-à-dire le plus beau (avec les Confessions), le plus original, le plus immortellement jeune de ses livres.
Ce sont des impressions, des souvenirs, des récits de promenade, des descriptions, des examens de conscience, souvent des sortes de soliloques d'un ton religieux:
Livrons-nous tout entier, dit-il, à la douceur de converser avec mon âme, puisqu'elle est la seule (cette douceur) que les hommes ne puissent m'ôter.
J'ai déjà, au cours de mes leçons, puisé plusieurs fois dans les Rêveries. On y trouve, plus encore que dans les Dialogues, un détachement parfait, l'abandon total à Dieu:
Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal... et m'y voilà tranquille au fond de l'abîme, pauvre infortuné, mais impassible comme Dieu même.
«Comme Dieu même?» Réveil d'orgueil. Quand sera-t-il humble? Ne saura-t-il jamais que l'humilité n'est pas seulement la plus religieuse, mais aussi la plus philosophique des vertus? Se résigner à n'être que le peu qu'on est, et craindre de surfaire ce peu, n'est-ce point l'achèvement de la sagesse?
Il est sur la voie pourtant... Il est moins indulgent pour lui-même.—Proche de la mort,—des fautes qui lui reviennent du fond de son passé, il en retient deux seulement: et nous connaissons à cela que ce sont à ses yeux ses deux plus grandes fautes, ses deux remords. C'est d'abord l'abandon de ses enfants,—et c'est aussi,—cinquante ans après,—le mensonge par lequel il accusa la pauvre Marion d'avoir volé le ruban...
Et là-dessus vient une dissertation pénétrante et stricte sur le mensonge, comme d'un pénitent qui a souvent menti dans sa vie, et qui en souffre. Et cela,—pour la première fois, et la seule,—l'amène à un sentiment qui est bien, enfin, de l'humilité, ou qui en est bien proche:
Ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avais choisie (Vitam impendere vero). Cette devise m'obligeait plus que tout autre homme à une profession étroite de la vérité... Voilà ce que j'aurais dû me dire en prenant cette fière devise, et me répéter sans cesse tant que j'osai la porter. Jamais la fausseté ne dicta mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse, mais cela m'excuse bien mal. Avec une âme faible, on peut tout au plus se garantir du vice; mais c'est être arrogant et téméraire d'oser professer de grandes vertus.
Ici, vraiment, il commence à se connaître. Cependant, il ne voit encore et ne condamne que les mensonges de sa vie,—non les mensonges, plus funestes, de ses livres. Ceux-là, il mourra sans les connaître, car ils sont toute son âme, où l'aveugle sensibilité est reine.