Enfin, c'est dans la cinquième Promenade, plus encore que dans le voyage de Saint-Preux aux montagnes du Valais (Nouvelle Héloïse, I, lettre 23), plus encore que dans le pèlerinage de Saint-Preux et de Julie à la Meilleraye (IV, lettre 17), que Rousseau apporte, en toute vérité, une façon nouvelle,—nouvelle par le degré, nouvelle par l'insistance,—de voir, de sentir, d'aimer et de décrire la nature.

Sur quoi l'on se demande:—Comment peut-il être fou, et écrire en même temps des choses si parfaites, si émouvantes et si belles? Je réponds:—C'est peut-être qu'au fond il l'a toujours été,—par intermittence, mais toujours de la même manière et à toutes les époques de sa vie.

En quoi consiste, en effet, la folie avérée de ses années déclinantes?—Il est sensible, tendre, crédule. Il se jette à la tête d'un homme à qui il prête toutes les vertus et dont il croit être adoré. Puis il s'aperçoit que son nouvel ami est inférieur à l'image qu'il s'en formait, et aussi que cet ami aime moins qu'il n'est aimé. Douloureusement déçu, il se croit trahi; et de cette prétendue trahison de quelques personnes, il conclut à une trahison universelle, à un vaste complot organisé contre lui. Déformation des choses par la sensibilité et généralisation hâtive, tel est le cas de Rousseau, flagrant surtout dans ses Dialogues.

Mais ne déforme-t-il pas la réalité de la même manière dans ses autres écrits?

Croire la nature bonne parce qu'il se sent bon en suivant la nature, c'est-à-dire en faisant tout ce qui lui plaît; croire la société mauvaise parce qu'il a souffert de la société, et conclure de tout cela que c'est la société qui a corrompu la nature;—ou bien, parce qu'il aime la vertu surtout dans ses gestes exceptionnels, et parce qu'il n'a pas les sens jaloux, et qu'il n'a guère connu, de la passion, qu'une certaine langueur à la fois brûlante et inactive, croire qu'un mari, une femme, son ancien amant et une tendre amie de cet amant pourront vivre tranquillement ensemble sans avoir entre eux rien de caché, trois de ces personnages n'ayant d'ailleurs d'autre occupation que d'adorer, ménager et soigner l'amant, qui est Rousseau lui-même sous le nom de Saint-Preux;—ou bien, parce qu'il se ressouvient vivement de la cordialité de quelque fête municipale dans sa petite république, et parce qu'un jour il a pleuré de tendresse de se sentir en communion civique avec ses chers Genevois retrouvés, croire que c'est assurer le bonheur et la liberté de l'homme que de le livrer tout entier à l'État;—ou bien, dans sa vie même, parce qu'il aime la vertu, se croire vertueux, et, parce qu'il est sensible, se croire le meilleur des hommes, et le croire au point où il le croit;—ou bien enfin, comme dans les Dialogues, croire que l'univers le persécute parce qu'il a rencontré quelques amis infidèles: tout cela, n'est-ce pas, en somme, la même opération de l'esprit, le même triomphe exorbitant de l'imagination et de la sensibilité sur la raison? Et, si Rousseau peut être qualifié de dément dans le dernier des cas que j'ai énumérés, qui osera dire que, sauf le degré, il ne l'était pas aussi dans les autres? Il l'était... oh! mon Dieu, comme le seraient beaucoup d'hommes à nos yeux, si nous les connaissions, s'ils écrivaient des livres et si, parmi leur déraison, ils avaient quelque génie.

Joignez à cela les maladies de Rousseau, dont je ne veux pas refaire la lamentable liste. Ses maladies ne lui ont point donné sa sensibilité: mais elles l'ont faite plus aiguë et plus dominante en lui fournissant plus d'occasions de s'exercer. Elles l'ont souvent condamné à la solitude. Elles l'ont forcé de vivre replié sur soi. Jamais écrivain n'est moins sorti de lui-même, n'a plus constamment rapporté tout à lui,—et n'a cru, du reste, à la perversité de plus d'individus que cet ami de l'humanité et cet homme si persuadé de la bonté naturelle de l'homme.

Cette déraison, cette subordination totale du jugement à la sensibilité, lui fait une place unique dans notre littérature. Comparez-le, je ne dis pas aux grands écrivains du xviie siècle, mais à Voltaire, à Montesquieu, à Buffon, même à l'aventureux Diderot. Oh! qu'ils vous paraîtront sensés! Pourquoi ne pas le dire? D'innombrables pages de Rousseau éclatent d'une absurdité ingénument insolente. Je vous ai fait remarquer que ses plus déterminés partisans sont souvent obligés eux-mêmes de l'interpréter et d'avouer qu'ils l'interprètent: il ne faut pas, assurent-ils, considérer ce qu'il a dit, mais ce qu'il a voulu signifier, et qui est profond ou qui est sublime. Or Rousseau est le seul de nos classiques (si toutefois on lui peut encore donner ce nom) qui ait besoin d'une interprétation aussi complaisante et aussi radicalement transformatrice du texte. Les autres peuvent se tromper: ils disent bien ce qu'ils disent, et non autre chose. Parmi leurs audaces ou leurs caprices, leur raison demeure. Ils restent dans la tradition française. Rousseau, cet interrupteur de traditions, Rousseau, cet étranger, insère dans notre histoire littéraire un phénomène, un «monstre» (qui aura pour lignée tous les déséquilibrés, grands ou petits, du XIXe siècle).

De là, peut-être, son attrait. Outre qu'il avait du génie et, au plus haut point, le don de l'expression, l'humanité est telle que c'est peut-être la part d'absurdité qui est dans son œuvre, qui a permis à Rousseau d'exercer une si prodigieuse influence. On allait vers lui à cause de sa déraison brillante et émue de poète-dialecticien, à cause des singularités et des contradictions même de sa personne et de sa vie, à cause de la vibration délirante que son âme malade communiquait à ses livres. Oui, l'attrait de Rousseau, c'est souvent le mystérieux «attrait de l'absurde». Car l'absurde a son attrait, en tant qu'il offre à la sensibilité l'image subite et grossière d'une facile revanche contre ce qu'il y a de pénible dans la réalité.


Résumerai-je maintenant son œuvre, et ce qu'on appelle son système? D'autres l'ont fait, et de telle façon que je ne l'essaierai point après eux. Faguet d'abord, et avec quelle pénétration! dans son XVIIIe siècle. Il avoue seulement n'avoir pu, malgré ses efforts, faire logiquement rentrer le Contrat social dans l'ensemble du système de Jean-Jacques.