Il me reste à indiquer les nouveautés de Rousseau et sa double influence, politique et littéraire.

Parmi ses nouveautés, je vois d'abord son style. La nouveauté, ici, me paraît celle d'une chose ancienne retrouvée et enrichie. J'ai déjà dit à propos du premier Discours, que Rousseau prosateur renoue une tradition. Nourri, loin de Paris et de la mode, des grands écrivains du XVIIe siècle, lorsqu'il se met à écrire, il en adopte la phrase harmonieuse, complexe, périodique. On a dit qu'il avait retrouvé le style de Bossuet: il en retrouve du moins l'ampleur et le mouvement. Il a moins d'images que Bossuet, et moins inventées; mais il en a de fort belles et quelquefois empruntées à des objets nouveaux. Sa construction est plus serrée, et d'une syntaxe moins libre, d'une plus étroite correction que celle du grand orateur. Il recherche plus que lui les antithèses et les balancements de mots. Tout en conservant, à l'ordinaire, la largeur du rythme, il vise davantage à la concision: mais, comme il aime à répéter plusieurs fois la même idée avec des mots différents, il arrive qu'une de ses pages paraisse concise dans le détail et prolixe dans l'ensemble.—Il a un extrême souci de l'oreille. Une des singularités de son style, c'est le soin avec lequel il évite, dans la même phrase, les répétitions de mots,—remplaçant le substantif, autant qu'il le peut, par le pronom personnel, démonstratif ou possessif selon les cas,—et cela, fréquemment, jusqu'à rendre la phrase difficile à comprendre. Il préfère l'obscurité à l'apparence même de la négligence. Je vous en donnerai, pour ne pas paraître moi-même obscur, un exemple, que je n'ai pas eu à chercher longtemps. C'est dans la Nouvelle Héloïse (deuxième partie, lettre 25), à propos du portrait de Julie, que Saint-Preux trouve trop décolleté:

Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein; on voit que l'un de ces deux objets doit empêcher l'autre de paraître; il n'y a que le délire de l'amour qui puisse les accorder; et quand sa main ardente ose dévoiler celui que la pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu l'oublies et non que tu l'exposes.

(Il faut mettre un peu à part les Confessions, où le style est plus simple, moins constamment tendu, plus varié, plus libre, plus près des choses, plus savoureux, plus «sensuel», et où le vocabulaire est plus riche de mots familiers ou même de mots de terroir.)

En somme, ce style de Rousseau est un très beau style. Il contient celui de Bernardin de Saint-Pierre, celui de George Sand, de Lamennais, et des écrivains «à considérations» du XIXe siècle,—et, beaucoup plus qu'en germe, le style de Chateaubriand.—Il contient malheureusement aussi celui de beaucoup de publicistes et orateurs publics du genre ennuyeux.—N'importe. On peut certainement dire que le style de Rousseau a relevé le ton de la prose française. Mais d'autres ont dit cela mieux que moi.

Quelles nouveautés encore apportait Rousseau? Je parle d'abord de celles qui ont agi immédiatement sur ses contemporains.

On dit qu'il a été un grand réformateur des mœurs; qu'il a restauré la morale individuelle en la faisant reposer sur la conscience («Conscience... instinct divin... guide assuré...») et la morale domestique par la réprobation de l'adultère et en prêchant le respect du mariage et du devoir paternel et maternel.

Il y a du vrai, oui: mais, tout de même, on exagère un peu. On dirait vraiment que la morale avait cessé d'exister en France, qu'il n'y avait plus d'enseignement religieux, que la plupart des bourgeoises de Paris et des provinces étaient des épouses dévergondées et de mauvaises mères... En réalité Rousseau (et cela après Marivaux, Destouches, La Chaussée, qui sont des écrivains très amis de la morale) n'a agi, un peu, que sur un petit monde très corrompu, mais très restreint. Parce que Rousseau a déterminé quelques jeunes femmes du monde à allaiter leurs enfants et à passer un peu plus de temps à la campagne, il ne faut pas croire qu'il ait transformé et régénéré la société française. La licence des mœurs dans les classes riches a continué, si je ne me trompe, jusqu'à la Révolution; et aussi la littérature libertine. Seulement on s'attendrit plus aisément et on fait plus de phrases sur la vertu. Ce que Rousseau a surtout développé chez ses contemporains,—c'est une affreuse sensiblerie, extraordinairement différente de la bonté. Il me semble excessif d'affirmer, comme on l'a fait, qu'il a «changé l'atmosphère morale de la France».

On a dit qu'il avait réappris aux femmes la «passion», la grande, la vraie, tout à fait oubliée, à ce qu'on assure. Oh! qu'il me semble bien que les Lespinasse et les Aïssé,—et d'autres sans doute qui ne nous ont pas fait de confidences—n'eurent pas besoin de ses leçons!

Il est plus vrai de dire qu'il a agi, même sur ses contemporains, par la ferveur de son déisme. Il a été un homme vraiment religieux, je l'ai montré avec abondance. Il s'est posé en adversaire déclaré des Encyclopédistes athées, et c'est par là surtout qu'il s'est attiré leur haine. Son protestantisme libre et attendri par vingt-six années de catholicisme n'est pas si éloigné du catholicisme sentimental de Chateaubriand. Et à un moment, dans les premières années du XIXe siècle, on peut dire que, «si l'action de Rousseau avait mené à la république jacobine, elle a contribué, peu après, à la restauration catholique» (Lanson).