Nouveauté encore, relativement à la doctrine des Encyclopédistes, la façon dont Rousseau conçoit le progrès. Il n'a pas leur foi béate en cette idole. Il n'a pas cru, comme eux, que le progrès matériel et intellectuel impliquât le progrès moral, ni qu'il assurât le bonheur des hommes. Il n'a pas du tout la superstition de la science.—Rousseau est, d'ailleurs, presque toujours excellent sur les points où il est directement l'ennemi des Encyclopédistes. Il serait possible,—et intéressant,—de composer tout un volume de maximes et de pensées conservatrices et traditionnalistes tirées du «libertaire» Jean-Jacques Rousseau, et c'est pourquoi il faut renoncer à trouver des formules qui le contiennent vraiment tout entier. Tout ce qu'on peut faire, c'est de chercher ses idées ou ses instincts dominants.

Mais où Jean-Jacques est le plus incontestablement nouveau, où il l'est avec plénitude, éclat et, je crois, bienfaisance, c'est dans le sentiment qu'il a de la nature (et, corollairement, de la vie simple et rustique) et dans les descriptions qu'il en fait. Oh! je n'oublie pas les poètes antiques ni ceux de la Renaissance française, ni Théophile ou Tristan, ni madame de Sévigné ou La Fontaine. Je ne dis point qu'avant Rousseau nos pères fussent incapables d'être vivement touchés des aspects aimables de la terre. Mais ils ne s'appliquaient pas beaucoup à en jouir, et leurs sensations de cet ordre, même les plus vives, étaient notées par eux soit avec un extrême artifice (comme chez Théophile, si vous voulez) soit avec une extrême sobriété (comme chez La Fontaine);—jusqu'à ce que les champs, les bois, les montagnes et les lacs se fussent reflétés dans les yeux solitaires de Jean-Jacques.

C'est bien depuis Rousseau et à son exemple que nous nous sommes étudiés à percevoir, à goûter, à savourer les images diverses de la terre cultivée ou sauvage, et que nous avons voulu en jouir plus profondément. L'aspect général du roman et de la poésie lyrique en a été tout transformé. J'oserai presque dire que l'homme civilisé est, depuis Rousseau, plus ému par la terre qu'il ne l'avait été durant des milliers d'années.

Et Rousseau est allé, du premier coup, extrêmement loin dans cet art de voir la nature, d'en être touché et de la peindre. Depuis, on a raffiné là-dessus; on a tenté des peintures plus minutieuses d'aspects naturels plus rares; on a tourmenté les mots, quelquefois avec bonheur, pas toujours..... J'avoue, pour moi, que l'art de Rousseau, sa façon à la fois large et précise de peindre les ensembles, me suffit encore aujourd'hui. Ajoutez que ses paysages sont toujours pénétrés d'âme, qu'ils traduisent toujours un sentiment en même temps qu'une vision. Et, dans sa Cinquième Promenade, il a su exprimer, et complètement, quelque chose de plus neuf encore, à ce moment-là, que ses paysages eux-mêmes: la rêverie dans la nature.

Cela, c'est sa grande originalité. C'est par là qu'il nous tient encore. J'ai été tout surpris de découvrir dans une page que j'écrivais il y a longtemps (plus de vingt ans à coup sûr) des souvenirs certains, mais probablement inconscients, et comme la vieille empreinte, dans ma sensibilité, de ce Rousseau que je ne lisais guère alors:

L'amour de la nature, disais-je, suscite une sorte de rêverie qui nous apaise et nous rend plus doux, étant faite d'une vague et flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie universelle... Il nous fait éprouver que nous sommes entourés d'inconnu et réveille en nous le sentiment du mystère, qui risquerait de se perdre par l'abus de la science et de la sotte confiance qu'elle inspire. Il nous procure cette douceur de rentrer, volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans pensée, dans notre pays d'origine. Il nous insinue une sérénité fataliste, qui est un grand bien; il assoupit en nous toute la partie douloureuse de nous-même; et ce qui est charmant, c'est que nous la sentons qui s'endort, et que nous nous en souvenons sans en souffrir. Il serait beau de voir un jour l'humanité vieillie, dégoûtée des agitations stériles, excédée de sa propre civilisation, déserter les villes, revenir à la vie naturelle, et employer à en bien jouir toutes les ressources d'esprit, toute la délicatesse et la sensibilité acquises par d'innombrables siècles de culture. L'humanité finirait ainsi à peu près comme elle a commencé. Les derniers hommes seraient, comme les premiers, des hommes des bois, mais plus instruits et plus subtils que les membres de l'Institut, et aussi beaucoup plus philosophes... Au fait, le bonheur final où la race humaine aspire et vers lequel elle croit marcher se conçoit bien mieux sous cette forme que sous celle d'une civilisation industrielle et scientifique.


Ce qui me revenait confusément ce jour-là, n'est-ce pas le songe qui est au fond de l'absurde Discours sur les Sciences et les Arts et du ténébreux Discours sur l'inégalité! Ainsi il y a tel mouvement de notre sensibilité par où nous sommes encore disciples de Rousseau sans le savoir.

Outre l'amour des aspects de la terre, outre la rêverie, il apporte (surtout dans les Confessions), une espèce de réalisme cordial et souriant. Jean-Jacques n'est point, comme les autres écrivains de son temps, un gentilhomme ou un bourgeois formé dans les collèges. Un souffle frais et libre entre avec lui dans notre littérature. Son charme est grand. Il dure, et, dans les intervalles de sa rhétorique, se fait sentir encore.