On la mène chez une sage-femme prudente et sûre, la Gouin, où elle fait ses couches.—«L'année suivante (1748), même inconvénient et même expédient, au chiffre près qui fut négligé.» (Donc insouciance plus grande encore.) «Pas plus de réflexion de ma part[4], pas plus d'approbation de celle de la mère: elle obéit en gémissant.»

En 1760, troisième enfant, troisième dépôt (sans chiffre, donc sans intention de reprise en des jours meilleurs). Cette fois, il en donne pour raison, qu'en livrant ses enfants à l'éducation publique, faute de pouvoir les élever lui-même, en les destinant à devenir ouvriers ou paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, «il crut faire un acte de citoyen et de père et se regarda comme un membre de la république de Platon».

Dans la lettre à madame de Francueil, 21 avril 1751, voici les raisons qu'il donne: 1º sa misère; 2º il n'a pas voulu déshonorer Thérèse, (ce qui est assez plaisant); 3º il n'aurait pu nourrir ses enfants qu'en devenant fripon; 4º on est très bien aux Enfants-Trouvés. Les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d'une nourrice. Rousseau sait bien que ces enfants ne sont pas élevés délicatement: tant mieux pour eux! Ils en deviendront plus robustes. On n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Ils seront plus heureux que leur père.

Chemin faisant, il prévient une objection: «Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir.—Pardonnez-moi, madame, la nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde: mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants.» (Ceci est écrit après le Discours sur les sciences et les arts.)

Enfin, cinquième raison, déjà donnée: il a cru agir comme un citoyen de la république de Platon.

(Il aurait pu ajouter encore cette excuse,—qui est de M. Gustave Lanson,—que, dans sa vie de vagabond, il avait appris à user sans scrupule des établissements de charité.)

Madame de Francueil aurait pu lui répondre que ses raisons ne valaient pas le diable. La misère? Rousseau, au moment de la naissance des deux premiers enfants, gagnait neuf cents, puis mille francs chez madame Dupin. Il eût pu gagner davantage s'il n'eût pas été paresseux. Ces dames faisaient d'ailleurs des cadeaux à Thérèse, et auraient été charmées de s'occuper des enfants. Il dit qu'elles ne les auraient pas fait élever en honnêtes gens? La raison est un peu faible.—Il est célèbre en décembre 1750. Il a, peut-être avant 1752, une place lucrative, celle de caissier du fermier-général Francueil. Et en 1753, le Devin du Village lui rapporte de cinq à six mille francs. Il pouvait donc élever au moins ses deux derniers enfants. Mais sans doute le pli était pris. Et puis, il ne voulait pas commettre d'injustice envers les trois premiers. N'était-il donc pas devenu, dans l'intervalle, l'apôtre de l'égalité?

Quant au bonheur qui est l'apanage des enfants trouvés... La plaisanterie est lugubre.

Dans la Neuvième Rêverie (1776, deux ans avant sa mort), autre explication:

La mère les aurait gâtés; sa famille en aurait fait des monstres... Je frémis d'y penser; ce que Mahomet fit de Séide n'est rien auprès de ce qu'on aurait fait d'eux à mon égard.