Enfin, rappelons ce passage du livre IX des Confessions:

Je n'avais point de famille; Thérèse en avait une, et cette famille, dont tous les naturels différaient trop du sien, ne se trouva pas telle que j'en pusse faire la mienne. Là fut la première cause de mon malheur. Que n'aurais-je point donné pour me faire l'enfant de sa mère? Je fis tout pour y parvenir et n'en pus venir à bout. J'eus beau vouloir unir tous nos intérêts; cela me fut impossible. Elle s'en fit toujours un, différent du mien, contraire au mien et même à celui de sa fille, qui déjà n'en était plus séparé. Elle et ses autres enfants et petits-enfants devinrent autant de sangsues, dont le moindre mal qu'ils fissent à Thérèse était de la voler. La pauvre fille, accoutumée à fléchir, même sous ses nièces, se laissait dévaliser et gouverner sans mot dire; et je voyais avec douleur qu'épuisant ma bourse et mes leçons, je ne faisais rien pour elle dont elle pût profiter. J'essayai de la détacher de sa mère; elle y résista toujours. Je respectai sa résistance et l'en estimai davantage; mais son refus n'en tourna pas moins à son préjudice et au mien. Livrée à sa mère et aux siens, elle fut à eux plus qu'à moi, plus qu'à elle-même. Leur avidité lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent pernicieux. Enfin, si, grâce à son bon naturel elle ne fut pas tout à fait subjuguée, c'en fut assez du moins pour empêcher en grande partie, l'effet des bonnes maximes que je m'efforçais de lui inspirer... Les enfants vinrent; ce fut encore pis. Je frémis de les livrer à une famille si mal élevée pour en être élevés encore plus mal. Les risques de l'éducation des enfants trouvés étaient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris, plus forte que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à madame de Francueil, fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. J'aimai mieux être moins disculpé d'un blâme aussi grave et ménager la famille d'une personne que j'aimais.

Sur quoi Émile Faguet, qui s'est occupé de la question dans le Journal des Débats du 18 juin 1906, conclut ainsi:

«Ou je me fais bien illusion, ou, pour qui sait lire, cela veut dire: Absolument subjuguée par une famille de bandits qu'elle aima toujours plus que moi, Thérèse se privait pour eux et me volait et dépouillait pour eux. Vous comprenez bien que cette famille n'a pas voulu que Thérèse eût d'enfants, qui auraient pris part au gâteau et qui auraient, d'autre part, peut-être détaché Thérèse de sa famille par l'affection qu'elle aurait eue pour eux. La famille de Thérèse n'a pas voulu que Thérèse eût d'enfants. Lui obéissant toujours, et craignant peut-être que sa famille ne les assassinât, Thérèse m'ordonna de les abandonner. Partie par amour pour elle, partie pour ne pas avouer que je lui obéissais comme elle obéissait à sa famille, je n'ai jamais voulu dire que c'était elle qui avait exigé leur sacrifice.»

Il reste que Rousseau aurait abandonné cinq enfants par peur de Thérèse et surtout de la mère Levasseur, en somme par faiblesse, passivité, aboulie. Il est possible.

Il a connu le remords, du moins à partir de 1769. Il écrit à Moultou (14 février 1769):

C'est bien malgré elle (Thérèse), c'est bien malgré nous qu'elle et moi n'avons pu remplir de grands devoirs: mais elle en a rempli de bien respectables.

Et il ajoute cette phrase que j'avoue ne pas bien comprendre:

Que de choses qui devraient être sues vont être ensevelies avec moi! Et combien mes cruels ennemis tireront d'avantages de l'impossibilité où ils m'ont mis de parler!(?)

Et dans l'admirable lettre à Thérèse, quand il songe à se séparer d'elle: «Nous avons des fautes à pleurer et à expier.» Des mots comme celui-là, dans une lettre intime, me paraissent une meilleure preuve des enfants abandonnés que les récits des Confessions.