On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de paye des fiacres, à deux heures après-midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante: Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs[5].

A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins un autre homme... En arrivant à Vincennes, j'étais dans une agitation qui tenait du délire, Diderot l'aperçut, je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius écrite au crayon sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix. Je le fis et dès cet instant je fus perdu.

Il écrit cela en 1769. Il avait déjà raconté la chose en 1762, dans sa Deuxième Lettre à M. de Malesherbes, et avec plus d'échauffement encore:

«... Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture...» Et il parle de palpitations, d'éblouissements, d'un étourdissement semblable à l'ivresse, et il dit qu'il se laisse tomber sous un des arbres de l'avenue et qu'il y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en se relevant, il aperçoit tout le devant de sa veste mouillé de ses larmes sans avoir senti qu'il en répandait.

Tout ça pour aboutir à la prosopopée de Fabricius!

Tel est le récit de Rousseau. Mais il y a celui de Marmontel dans ses Mémoires (livre VII).

Voici le fait dans sa simplicité tel que me l'avait raconté Diderot et tel que je le racontai à Voltaire.

J'étais (c'est Diderot qui parle) prisonnier à Vincennes; Rousseau venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque, comme il l'a dit lui-même. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que l'Académie de Dijon venait de proposer une question intéressante, et qu'il avait envie de la traiter. Cette question était: Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? Quel parti prendrez-vous? lui demandai-je. Il me répondit: Le parti de l'affirmative.—C'est le pont aux ânes, lui dis-je; tous les talents médiocres prendront ce chemin-là, et vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond.—Vous avez raison, me dit-il après y avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil... Ainsi, dès ce moment, ajoute Marmontel, son rôle et son masque furent décidés.

Et je sais bien qu'il faut prendre garde que Marmontel tient le fait d'un ennemi de Jean-Jacques et le rapporte à un autre ennemi de Jean-Jacques.

Enfin, dans l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron, chap. 67, au cours de la diatribe la plus violente contre Rousseau, Diderot dit simplement ceci: