«Lorsque le programme de l'Académie de Dijon parut, il vint me consulter sur le parti qu'il prendrait. Le parti que vous prendrez, lui-dis-je, c'est celui que personne ne prendra.—Vous avez raison me répliqua-t-il.»

Voilà les trois versions. Celle de Rousseau est d'un ton bien excessif, et sans doute l'incident s'est amplifié et embelli dans sa mémoire. Il a voulu que son premier livre notable ait été conçu tragiquement et avec fracas. Les deux autres versions sont, l'une d'un malveillant (et de seconde main), l'autre d'un ennemi, mais d'un ennemi qui, je crois, avait de la sincérité. Je ne me prononce point. Je remarque seulement que la version de Jean-Jacques ne diffère pas radicalement de celle de Diderot. Jean-Jacques dit lui-même: «Diderot m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix.» Cela semble indiquer que Rousseau hésitait. Le parti auquel il s'arrêta, ce parti dont devait dépendre le reste de son œuvre et de sa vie, il serait vraiment curieux que Rousseau ne l'eût pris que par un hasard et sur le conseil d'un autre.

S'il avait pris l'autre parti, s'il avait répondu que les sciences et les arts favorisent les mœurs, ou s'il avait adopté une thèse mitigée (et pourquoi non? l'auteur de Narcisse et des Muses galantes ne pouvait être alors un bien farouche ennemi des arts), il aurait eu le prix tout de même à cause de son excellent style, mais sa vie eût été aiguillée dans une autre direction...

Et s'il n'avait pas lu le numéro fatidique du Mercure de France?...

Je sais bien ce que ces déductions sur des hypothèses ont de futile. Mais ici il s'agit à la fois d'un homme de génie et dont l'influence a été prodigieuse, et d'un homme de peu de volonté, et d'un homme dont on peut dire que ses œuvres expriment sa vie individuelle et les incidents de cette vie et sont à peu près toutes des «œuvres de circonstances». Et la grandeur des conséquences fait qu'il devient émouvant de les voir sortir de si petites causes et si accidentelles,—et comme tout s'enchaîne, et comme tout est fatal;—ou providentiel.

En tout cas cet écrit de cinquante pages, dont la première conception a bouleversé l'auteur jusqu'à lui faire tremper de larmes le devant de son gilet, paraît aujourd'hui assez peu de chose: une déclamation d'école. En voici l'analyse.

Deux parties.

La première partie est une série d'affirmations. «Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos arts et nos sciences se sont avancés à la perfection.» Cela est prouvé par l'histoire (l'histoire comme on l'enseignait dans les collèges). Voyez l'Égypte, la Grèce, Rome, l'Empire d'Orient, même la Chine.

Et voici la contre-épreuve «Opposons à ces tableaux celui des mœurs du petit nombre des peuples qui, préservés de cette contagion des vaines connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres nations.» Tels furent les premiers Perses, tels furent les premiers Romains. Et ici se place la prosopopée: «Ô Fabricius, qu'eût pensé votre grande âme...»

«Voilà comment, conclut Rousseau, le luxe, la dissolution et l'esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés.»