Il faut dire que c'est au sortir d'une «grave maladie» (mais chez lui on ne les compte plus) qu'il forme le dessein d'accorder sa vie avec ses maximes «sans s'embarrasser aucunement du jugement des hommes»,—«dessein le plus grand peut-être, dit-il, ou du moins le plus utile à la vertu que mortel ait jamais conçu».

D'abord il renonce à la politesse. Mais il a la franchise de nous en donner cette raison:

Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m'enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis caustique et cynique par honte; j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer.

Il y arrive à peu près, mais non entièrement. Madame d'Épinay dit de lui dans ses Mémoires: «Il est complimenteur sans être poli». Combinaison bâtarde. Le contraire serait plus digne d'un sage.

Il réforme son costume:

Je quittai, dit-il, la dorure et les bas blancs; je pris une perruque ronde; je posai l'épée; je vendis ma montre en me disant avec une joie incroyable: Je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est.

Il ne veut plus de cadeaux et devient très ombrageux sur ce point. Cela ira, comme on le voit cinquante fois dans sa correspondance, jusqu'à la susceptibilité la plus maladive. Il est vrai que Thérèse continuera à en recevoir, mais à l'insu de Jean-Jacques.

Il quitte l'excellente place de caissier qu'il avait chez le fermier-général Francueil, moitié (car il explique loyalement les deux motifs) parce que l'emploi était trop assujettissant et ne lui donnait que du dégoût, moitié parce que «ses principes ne se pouvaient plus accorder avec un état qui s'y rapportait si peu».

Et, pour gagner sa vie, il s'établit copiste de musique (à dix sous la page, un peu plus que le tarif ordinaire).—Et il n'a pas fait ce métier en passant, durant une seule saison, le temps d'étonner ses contemporains. Il a vécu en partie de ce métier-là pendant des années et, semble-t-il, le reste de sa vie, à l'exception des années passées en Suisse, en Angleterre et en Dauphiné. Et le plaisir d'étonner est bien évident: mais, très réellement aussi, cette occupation, qui d'ailleurs ne l'assujettit point, est conforme à son goût. Il est paresseux et calligraphe.

Remarquez que les poètes ont presque tous de magnifiques écritures et s'y complaisent. Les manuscrits de Racine, de Hugo, de Leconte de Lisle, de Hérédia sont admirables. De même ceux de Rousseau. Il faisait lui-même, pour ses amies, des copies calligraphiées de ses ouvrages. Il a copié deux fois—pour madame d'Épinay, pour madame de Luxembourg,—les douze cents pages de la Nouvelle Héloïse; il a copié au moins trois fois, les cinq cent quarante pages de ses Dialogues. Cet ancien apprenti graveur aimait à tracer de beaux caractères, surtout quand ces beaux caractères formaient des phrases dont il était l'auteur. Mais on peut prendre plaisir aussi à dessiner de belles notes, avec de belles clefs, de belles accolades, de belles croches, de beaux dièzes... Le jeune Marseillais Eymar s'émerveillera, en 1774, sur la perfection des copies musicales de Rousseau.