Par exemple, après son aventure avec madame de Larnage (l'unique aventure agréable de sa vie), il avait promis d'aller rejoindre cette dame chez elle à Saint-Andiol. Le moment venu, il hésite, et il nous en apprend les raisons. Il s'était donné à madame de Larnage pour un Anglais, et il craint d'être démasqué. Puis, il sait que madame de Larnage a une fille de quinze ans, et il craint d'avance d'en tomber amoureux, de la séduire, et de «mettre la dissension, le déshonneur et l'enfer dans la maison». (Raison plaisante: le pauvre Jean-Jacques n'était pas en amour un tel foudre de guerre.)—Enfin, dit-il:
A cela se mêlaient des réflexions relatives à ma situation, à mon devoir, à cette maman si bonne[6], si généreuse, qui, déjà chargée de dettes, l'était encore de mes folles dépenses, qui s'épuisait pour moi et que je trompais si indignement. Ce reproche devint si vif qu'il l'emporta à la fin. En approchant de Saint-Esprit, je pris la résolution de brûler l'étape du bourg Saint-Andiol et de passer tout droit. Je l'exécutai courageusement, avec quelques soupirs, je l'avoue, mais aussi avec cette satisfaction intérieure... de me dire: Je mérite ma propre estime, je sais préférer mon devoir à mon plaisir.
Allons, la petite Larnage l'a échappé belle!—Et là-dessus Jean-Jacques se met à méditer, jure de «régler désormais sa conduite sur les lois de la vertu... et de n'écouter plus d'autre amour que celui de ses devoirs».
En effet (car les actes vertueux s'enchaînent comme les autres) lorsque, de retour à Chambéry, il trouve sa place occupée par le perruquier Wintzenried et que madame de Warens lui assure que «tous ses droits demeurent les mêmes et qu'en les partageant avec un autre il n'en sera pas privé pour cela», Jean-Jacques, qui avait accepté le jardinier, n'accepte pas le coiffeur. Il se précipite aux pieds de madame de Warens, il «embrasse ses genoux en versant des torrents de larmes» et lui tient ce discours étonnant: «Non, maman, je vous aime trop pour vous avilir; votre possession m'est trop chère pour la partager». Beau mouvement, que madame de Warens ne lui pardonna jamais.
Oh! Jean-Jacques en avait eu plus d'un, de ces beaux mouvements. Mais, jusque-là, cela avait peu de suite. Cette fois, après le Discours sur les sciences et les arts, c'est tout à fait sérieux. Il veut décidément être un autre homme, et pour toute sa vie. Il nous explique cela au livre VIII des Confessions, mais mieux encore dans la Troisième Rêverie, où il idéalise décidément son passé et se voit tel qu'il aurait voulu être.—Il est déterminé, non seulement par les belles phrases de son propre Discours, mais par son passé religieux qui lui remonte au cœur:
Né dans une famille où régnaient les mœurs et la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j'avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes, d'autres diraient des préjugés qui ne m'ont jamais tout à fait abandonné. Enfant encore et livré à moi-même..., forcé par la nécessité, je me fis catholique, mais je demeurai toujours chrétien (épigramme suggérée par son résidu protestant) et bientôt, gagné par l'habitude, mon cœur s'attacha sincèrement à ma nouvelle religion... Les instructions, les exemples de madame de Warens m'affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre où j'ai passé la fleur de ma jeunesse, l'étude des bons livres... me rendirent dévot presque à la manière de Fénélon.
Et, plus loin, pour signifier sa réforme, il emploie des expressions solennelles, presque toutes d'un caractère religieux:
Tout contribuait à détacher mes affections de ce monde... Je quittai le monde et ses pompes... Une grande révolution venait de se faire en moi, un autre monde moral se dévoilait à mes yeux... C'est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au monde...
Et, de loin, il le croit.
En réalité, sa réforme fut, d'abord, surtout extérieure. Et on ne saura jamais, et sans doute lui-même n'a jamais su pour quelle part y entrait le désir de se distinguer et le désir d'être meilleur.