D'autre part, tandis qu'il défend et cherche à faire accepter son idée, son idée le travaille, et d'elle-même fructifie en lui. Son futur Discours sur l'inégalité est déjà presque contenu dans ses réponses à Stanislas et à Bordes.—Par exemple, dans sa réponse à Stanislas:
Ce n'est pas des sciences, me dit-on, c'est du sein des richesses que sont nés de tout temps la noblesse et le luxe. Je n'avais pas dit non plus que le luxe fût né des sciences, mais qu'ils étaient nés ensemble et que l'un n'allait guère sans l'autre. Voici comment j'arrangeais cette généalogie. La première source du mal est l'inégalité: de l'inégalité sont venues les richesses... Des richesses sont nés le luxe et l'oisiveté. Du luxe sont venus les beaux-arts, et de l'oisiveté les sciences.
Autre exemple. La croyance à la bonté naturelle de l'homme était impliquée, mais non formulée dans le Discours. C'est dans une note de la Réponse à Bordes que Rousseau dit pour la première fois: «Je pense que l'homme est naturellement bon».
Troisièmement, à mesure qu'il essaye de préciser l'idée de son premier Discours, les sentiments dont cette idée n'est que le produit et l'expression deviennent en lui plus profonds et plus violents. Il prend l'offensive partout où il en trouve le joint. Le ton est plus frémissant dans les Réponses et surtout dans les Notes que dans le Discours lui-même. Voici une note de la Réponse à Bordes:
Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes et en fait périr cent mille dans nos campagnes. L'argent qui circule entre les mains des riches et des artisans pour fournir à leurs superfluités est perdu pour la subsistance du laboureur, et celui-ci n'a point d'habit parce qu'il faut du galon aux autres. (A la vérité il n'explique pas comment.) Le gaspillage des matières qui servent à la nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à l'humanité... Il faut des jus dans notre cuisine, voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables, voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.
Oh! mon Dieu, vous trouverez cela dans La Bruyère, et vous n'aurez pas besoin de le chercher longtemps dans Bossuet et dans Bourdaloue. Mais ici il y a, ce me semble, l'esprit et le ton révolutionnaire, il y a, malgré la tenue du style, ce que j'appellerai le «coup de gueule»; il y a le terrible raccourci sophistique: «Voilà pourquoi...» Ce morceau-là dut secouer délicieusement pas mal de petites femmes de la noblesse, et pareillement de la finance.
Enfin, le premier Discours de Rousseau s'empare de Rousseau lui-même. Par un phénomène connu d'autosuggestion, Jean-Jacques se façonne d'après son livre. Il veut ressembler à l'idée que ce livre donne de lui. Il veut en réaliser l'épigraphe:
Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis.
Il entreprend sa réforme morale.
Il ne faut oublier ni son origine et son vieux fond protestant, ni sa période de pratique catholique et le temps où il composait des prières pour madame de Warens. Je crois qu'il n'avait jamais cessé d'être préoccupé de «vie morale». Plusieurs fois il avait eu des velléités de réforme, et fait des efforts et des tentatives dans ce sens.