Repassons, si vous le voulez, l'histoire des lectures de l'autodidacte Rousseau (je ne parle que de ses lectures françaises).
A six ans, il lisait avec son père l'Astrée et les romans de La Calprenède.—A sept ans, Ovide et Fontenelle, mais aussi Plutarque, La Bruyère, Molière et le Discours sur l'Histoire universelle.—De douze à seize ans, tout un cabinet de lecture, au hasard.—Plus tard, et surtout aux Charmettes, en même temps qu'il apprend le latin, il lit Le Sage, l'abbé Prévost, les Lettres philosophiques de Voltaire, mais aussi (avec Locke et Leibnitz) les ouvrages de Messieurs de Port-Royal, Descartes Malebranche, etc...
En somme, peu de livres contemporains, mais à peu près tout le XVIIe siècle dévoré dans la solitude, loin de Paris. C'est bien à ce siècle que Rousseau doit sa formation littéraire. Et c'est pour cela,—et aussi parce qu'il avait un don,—que, lorsqu'il se met à écrire en prose, il retrouve la phrase et le ton des écrivains du XVIIe siècle. J'ai dit que son style avait un air de nouveauté: c'est pour cela. Il remonte plus haut que Marivaux, que Fontenelle, que Voltaire, même que La Bruyère. Il renoue une tradition.—Et il est vrai qu'il y ajoute quelque chose, parce qu'il se sert d'une forme traditionnelle avec une âme neuve.
Donc, tel qu'il est, le Discours de Rousseau, couronné par l'Académie de Dijon le 23 août 1750, obtient du premier coup un succès inouï.
Des hommes considérables ou notables en publient des critiques: le roi Stanislas (aidé d'un père jésuite), le professeur Gautier, Bordes, académicien de Lyon, Lecat, académicien de Rouen, Formey, académicien de Berlin, sans compter Voltaire, d'Alembert, Frédéric II, qui, à l'occasion en disent leur mot. Rousseau réplique successivement à Stanislas, à Gautier et à Bordes. Toutes ces réfutations et répliques ne prouvent pas grand chose ni d'un côté ni de l'autre, la question étant posée en termes trop généraux et d'ailleurs, je crois, insoluble. Mais, naturellement, dans cette polémique, Rousseau rétorque mieux qu'il n'est rétorqué, parce qu'il a plus de talent. Il ne remarque pas que ces «lettres», dont il veut démontrer la malfaisance, il leur doit pourtant d'être vainqueurs contre elles-mêmes.
Et alors il arrive que les répliques de Rousseau sont meilleures et plus intéressantes que son Discours.—D'une part, obligé de mieux méditer son sujet, de le serrer davantage, il atténue habilement et sans trop en avoir l'air ce qu'il y avait tout de même d'un peu gros dans la première expression de son facile paradoxe, et il le rend par là plus acceptable. Ainsi, dans sa réponse au roi Stanislas, après avoir écrit:
Quoi! faut-il donc supprimer toutes les choses dont on abuse? Oui, sans doute, répondrai-je sans balancer, toutes celles qui sont inutiles, toutes celles dont l'abus fait plus de mal que leur usage ne fait de bien;
il ajoute aussitôt:
Arrêtons-nous un instant sur cette dernière conséquence, et gardons-nous d'en conclure qu'il faille aujourd'hui brûler toutes les bibliothèques et détruire les universités et les académies. Nous ne ferions que replonger l'Europe dans la barbarie, et les mœurs n'y gagneraient rien.
On respire, on se dit: «Ah! bien, bien».