Ce que Rousseau omet de faire, Duclos le fait, exactement à la même époque, avec beaucoup de sagacité et quelque vigueur dans ses Considérations sur les mœurs (1751). D'abord Duclos distingue Paris et la province et, dans Paris même, il considère seulement quelques groupes. Et Duclos saisit et définit fort bien les vices ou défauts caractéristiques de cette société restreinte: non pas tant encore le dérèglement des mœurs (dont je ne pense pas que Rousseau se crût exempt) que la vanité, la frivolité, l'abus de l'esprit, le «persiflage» (ce que nous appelons aujourd'hui la «blague»), la sécheresse et la dureté du cœur (ce que Gresset avait peint en 1745 dans le Méchant), le tout mêlé a des prétentions «philosophiques».
Rien, ou presque rien de tout cela dans le Discours de Jean-Jacques qui, au surplus, n'est nullement un observateur.
D'où vient donc que l'effet du Discours sur les sciences et les arts ait été tel que Garat, dans son Mémoire sur M. Suard, ait pu écrire:
C'est à ce moment même qu'une voix qui n'était pas jeune et qui était pourtant tout à fait inconnue, s'éleva, non du fond des déserts et des forêts, mais du sein même de ces sociétés, de ces académies et de cette philosophie où tant de lumières faisaient naître et nourrissaient tant d'espérances... Et, au nom de la vérité, c'est une accusation qu'elle intente, devant le genre humain, contre les lettres, les arts, les sciences et la société même... Et ce n'est pas, comme on le dit, le scandale qui fut général, c'est l'admiration et une sorte de terreur qui furent presque universelles.
Comment expliquer cela (à supposer que Garat n'exagère point)?
C'est qu'il y avait, dans ce premier livre de Rousseau, l'accent et le style.
Il y avait l'accent de l'homme de lettres qui n'a pas réussi, du malade qui n'est bien que dans la solitude, de l'homme timide qui a souvent souffert dans les belles compagnies; l'accent de l'ancien vagabond et du plébéien révolté; bref, l'accent d'un homme qui prend au sérieux le lieu-commun auparavant inoffensif.—Au reste on peut dire que presque toute son œuvre,—et c'est par là qu'elle a séduit la bêtise humaine,—est d'un homme de génie qui a pris, pour la première fois, d'antiques plaisanteries ou fantaisies au sérieux.
D'autre part, le morceau assez banal où vibrait cet accent-là devait être lu, d'abord, justement par cette petite minorité de privilégiés pour laquelle la thèse de Rousseau se trouvait être partiellement vraie. Et, en outre, il s'élevait du premier coup contre quelques-unes des idoles les plus chères à cette élite: la «philosophie», la science, que l'on commençait à «adorer», et la foi au progrès. Cette gravité et cette véhémence de sermonnaire devaient à la fois secouer et séduire des gens qui n'allaient plus guère au sermon... De là le scandale et l'espèce de terreur dont parle Garat. (Tel, un peu, le succès des premiers écrits évangéliques de Tolstoï dans les salons parisiens.)
Et puis il y avait le style. Il n'a pas encore toutes les qualités que possédera plus tard le style de Jean-Jacques. Mais il est beau dans sa tension, il a le mouvement oratoire, la phrase fortement rythmée. Il s'opposait, avec un air de nouveauté, au style court et fin qui était alors le plus à la mode.—J'ajoute qu'on y trouve déjà les apostrophes, l'abus de certains mots comme «vertu» et «nature», l'emphase et la fausse rudesse républicaine qui caractériseront si fâcheusement, quarante ans plus tard, l'éloquence des jacobins et des sans-culottes. C'est Jean-Jacques qui a fourni à la Révolution son vocabulaire.
Comment, dans la tête du fade versificateur de l'Engagement téméraire, s'était secrètement formée cette prose-là, si pleine, si suivie, si robuste, si grave?