Mais, ajoute-t-il, quand un peuple a été corrompu à un certain point par les sciences et les arts, mieux vaut encore les garder... Car les sciences et les arts, après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes; elles détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui est toujours une belle chose; elles introduisent à la place la politesse et les bienséances; et à la crainte de paraître méchant elles substituent celle de paraître ridicule.
Et plus loin:
Il ne s'agit plus de porter les peuples à bien faire, il faut seulement les distraire de faire le mal; il faut les occuper à des niaiseries pour les détourner des mauvaises actions.
Et enfin:
Il est très essentiel de se servir aujourd'hui des sciences et des lettres comme d'une médecine au mal qu'elles ont causé, ou comme de ces animaux qu'il faut écraser sur la morsure.
Allons! on peut s'entendre. Et Jean-Jacques peut, en toute sûreté de conscience, continuer à faire de petites comédies et de petits opéras.
Narcisse ou l'amoureux de soi-même est un marivaudage insignifiant.—Le Devin du Village, beaucoup meilleur, et surtout par la musique,—où l'on voit un vieux paysan, qui passe pour sorcier, enseigner à Colette le moyen de reprendre Colin en excitant sa jalousie,—est une paysannerie enrubannée à laquelle ressembleront beaucoup les petits opéras comiques de Favart. On ne conçoit pas bien, à la vérité, en quoi ce joli spectacle, à la fois très factice et assez voluptueux, avec sa musique tendre et ses danses de villageoises de théâtre, peut remédier aux maux affreux causés par la science et les arts. Mais il est certain que le succès du Devin a été une des grandes joies de Rousseau.
Le Devin fut joué d'abord en 1752, à Fontainebleau, devant la cour. Les huit ou dix pages des Confessions où notre sauvage nous raconte cette représentation respirent à chaque ligne l'ivresse vaniteuse d'un auteur fieffé. Il avait gardé son costume d'ermite, et avait sa barbe et sa perruque ronde «assez mal peignée», dit-il; le roi, la reine, la famille royale, tous les plus grands seigneurs et les plus grandes dames le regardaient comme un animal curieux: quel bonheur! «...Je me livrais pleinement, dit-il, au plaisir de savourer ma gloire... Ceux qui ont vu cette représentation doivent s'en souvenir, car l'effet en fut unique.»
Et voici le revers,—lamentable, hélas!—Le duc d'Aumont lui fait dire de se trouver au château le lendemain, et qu'il le présenterait au roi, et qu'il s'agissait d'une pension, et que le roi voulait l'annoncer lui-même à l'auteur. Et maintenant écoutez:
Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journée fut une nuit d'angoisse et de perplexité pour moi! Ma première idée, après celle de cette représentation, se porta sur un fréquent besoin de sortir, qui m'avait fait beaucoup souffrir le soir même au spectacle et qui pouvait me tourmenter le lendemain, quand je serais dans la galerie ou dans les appartements du roi, parmi tous ces grands, attendant le passage de Sa Majesté. Cette infirmité était la principale cause qui me tenait écarté des cercles et qui m'empêchait d'aller m'enfermer chez des femmes. L'idée seule de l'état où ce besoin pouvait me mettre était capable de me le donner au point de m'en trouver mal, à moins d'un esclandre auquel j'aurais préféré la mort.