Puis, il craint d'être gauche, de manquer de présence d'esprit, de laisser échapper quelque balourdise. «Je voulais, dit-il, sans quitter l'air et le ton sévère que j'avais pris, me montrer sensible à l'honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper quelque grande et utile vérité dans une louange belle et méritée.» Et Jean-Jacques a peur de rater son affaire.—Enfin, il se souvient, à propos, de ses principes. S'il accepte cette pension, «adieu la vérité, la liberté, le courage. Comment oser désormais parler d'indépendance et de désintéressement?» Bref, il se dérobe. Et nous ne saurons jamais, et lui-même probablement n'a jamais su si c'est par fierté républicaine qu'il a refusé l'audience et la pension, ou par crainte d'avoir besoin de sortir pendant l'audience.

Quelques mois après, le Devin est joué à Paris. Rousseau eut cent louis du roi, cinquante louis de madame de Pompadour, cinquante louis de l'Opéra, cinq cents francs du libraire Pissot, d'autres profits encore.—Peut-être ce succès eût-il décidément détourné Jean-Jacques vers le théâtre et la musique. Peut-être fût-il devenu une sorte de Grétry ou de Gossec. Peut-être se fût-il résigné à remédier toute sa vie à la malfaisance des arts en faisant des comédies et des opéras. Tout le poussait de ce côté, son goût et son intérêt. Il eût d'ailleurs gardé le bénéfice de ses singularités extérieures: sa perruque ronde, sa barbe et ses boutades eussent contribué à ses succès de joueur de flûte...

Mais l'Académie de Dijon le guettait.

L'Académie de Dijon le relance, en posant cette question dans le Mercure de novembre 1753:—Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes? Et si elle est approuvée par la loi naturelle?»

Évidemment l'Académie de Dijon, fière de son lauréat et du bruit qu'il faisait, posait cette question pour Jean-Jacques. Au surplus les éléments de sa réponse prévue sont déjà épars dans ses répliques à Stanislas et à Bordes. Jean-Jacques répondra. Il ne peut pas ne pas répondre. C'est fini, il est prisonnier de son rôle.

L'Académie de Dijon était composée, j'imagine, de fort braves gens, et très conservateurs, encore que touchés, peut-être, de l'esprit du temps; de riches bourgeois, de magistrats, d'anciens officiers, de vertueux ecclésiastiques[7]. Et ce sont ces braves gens qui, ressaisissant Jean-Jacques, le contraignent, pour ainsi dire, à écrire le plus outré et le plus révolutionnaire de ses ouvrages et le plus gros, avec le Contrat Social, de conséquences lointaines et funestes!...

A moins qu'il n'y ait eu, dans cette benoîte Académie de Dijon, quelque homme particulièrement pervers, et que nous ne connaîtrons jamais.


[QUATRIÈME CONFÉRENCE]

le «discours sur l'inégalité» rousseau à l'ermitage.