La question de l'Académie de Dijon était celle-ci:
«Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes? Et si elle est autorisée par la loi naturelle?»
La réponse de Rousseau, dans ce qui se rapporte directement à la question de l'Académie, est celle-ci:—1º L'origine de l'inégalité, c'est la propriété, établie et maintenue par la vie sociale.—2º L'inégalité est réprouvée par la loi naturelle, car les hommes, à l'état de nature, sont égaux, isolés et bons: c'est la société qui les a corrompus.
Mais le Discours de Rousseau est simplement intitulé: Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.—Ce titre même indique qu'il ne répond pas méthodiquement aux deux questions de l'Académie de Dijon. Il ne répond pas par des définitions ni par des raisonnements, mais par des affirmations, des descriptions, et des tableaux. Il répond en faisant, à sa façon, l'histoire de l'humanité depuis les premiers âges, un peu comme Lucrèce au Livre V de son poème, ou comme Buffon dans la Septième époque de la Nature, mais avec plus de développement et dans un autre esprit. Son Discours est, en somme, un poème, c'est le roman de l'humanité innocente, puis pervertie.
Commençons, dit Rousseau, par écarter tous les faits (comme c'est rassurant!), car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour des vérités historiques (à la bonne heure), mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclairer la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde.
Nous voilà prévenus. Il raconte ce qu'il suppose, et l'on peut bien dire ce qu'il rêve. Je disais bien:—«Lisons son Discours comme un roman.»—Il continue:
Ô homme, voici ton histoire, telle que j'ai cru la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la nature qui ne ment jamais.
C'est à merveille; mais qu'est-ce que la «nature»?—Je puis vous dire dès maintenant que je ne crois pas que Jean-Jacques ait donné nulle part une définition précise, scientifique, de ce mot mystérieux dont il a usé si frénétiquement. Il poursuit:
Il y a un âge auquel l'homme individuel voudrait s'arrêter: tu chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée!
Cherchons-le donc.—Rousseau entre alors dans sa «première partie»: l'histoire de l'humanité primitive, jusqu'à l'établissement de la propriété.