En considérant, dit-il, l'homme tel qu'il a dû sortir des mains de la Nature..., je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous; je le vois se rassasier sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas; et voilà ses besoins satisfaits.

Il nous le montre ensuite:

Imitant l'industrie des animaux... s'élevant (le mot y est) jusqu'à l'instinct des bêtes... réunissant en lui les instincts propres à chaque espèce animale... se nourrissant également de la plupart des aliments divers que les autres animaux se partagent, et trouvant par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut le faire aucun d'eux.

Ces premiers hommes sont nécessairement et héréditairement robustes. Sur ce point déjà, ils ne peuvent que dégénérer:

Le corps de l'homme sauvage, étant le seul instrument qu'il connaisse, il l'emploie à divers usages, dont, par le défaut d'exercice, les nôtres sont incapables; et c'est notre industrie qui nous ôte la force et l'agilité que la nécessité l'oblige d'acquérir. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches? S'il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de roideur? S'il avait eu une échelle, grimperait-il si légèrement sur un arbre? S'il avait un cheval, serait-il si vite à la course?

Donc (et je ne force point la pensée de Rousseau, et je n'en tire que la conséquence la plus proche), hache, fronde, échelle, domestication du cheval, autant d'inventions tout à fait regrettables. L'homme naturel ne peut pas faire un seul progrès sans déchoir.

Il plaît ensuite à Rousseau d'affirmer que l'homme à l'état sauvage n'a pour ainsi dire pas de maladies ni d'infirmités, et que la mort lui vient presque toujours par la vieillesse. (Lucrèce n'est pas de cet avis. Il dit que les premiers hommes «ne mouraient pas beaucoup plus que les civilisés», non nimio plus. Donc, ils mouraient au moins autant.)

Jean-Jacques poursuit:

La plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et nous les aurions presque tous évités en conservant la manière de vivre simple, uniforme et solitaire qui nous était prescrite par la nature.

«Solitaire», car il nous explique ailleurs que l'homme de la nature ne s'embarrasse pas d'une femelle à demeure, et que, lorsque ses petits peuvent trouver eux-mêmes leur nourriture, il les laisse aller de leur côté.—Rousseau reprend et redouble: