Si la nature nous a destinés à être sains, j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature et que l'homme qui médite est un animal dépravé.
Voilà une phrase qu'il a dû écrire avec délices, pour ennuyer les philosophes et pour étonner les belles dames. Elle n'est d'ailleurs qu'impertinente et n'a pas grand sens, si, d'une part, on ne voit pas en quoi la réflexion et ce qui en découle empêche nécessairement l'homme d'être en santé; si, d'autre part, l'homme ne peut pas plus s'empêcher de réfléchir que de manger et de boire, et si l'exercice de son esprit lui est apparemment aussi naturel que l'exercice de ses membres.—Mais Jean-Jacques est lancé: il va, il va! Il affirme que toute invention est au moins inutile:
Il est clair, que le premier qui se fit des habits ou un logement se donna en cela des choses peu nécessaires, puisqu'il s'en était passé jusqu'alors, et qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait dès son enfance.
Donc, l'immobilité intellectuelle serait le souverain bien.—Rousseau reconnaît qu'une qualité distingue l'homme de l'animal: la faculté de se perfectionner. Mais, si elle «distingue» l'homme de l'animal, c'est donc qu'elle est «naturelle» à l'homme, qu'elle est conforme à la «nature», donc respectable. Jean-Jacques ne se fait pas cette objection, et poursuit intrépidement:
Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir que cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de l'homme; que c'est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulait des jours tranquilles et innocents.
(Qu'en sait-il?) Mais ce n'est pas tout, et il n'a pas encore épuisé son facile paradoxe. Il se demande comment l'homme a pu tant progresser. Il répond:—Par la parole. Mais comment l'homme a-t-il inventé la parole?—On ne sait pas. Il est presque impossible de s'en rendre compte. Rousseau écrit ici, sur l'origine du langage, quelques pages que je trouve excellentes. Mais écoutez sa conclusion:
On voit du moins, au peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels et de leur faciliter l'usage de la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité et combien elle a peu mis du sien pour en établir les liens.
Autrement dit:—L'homme, en inventant le langage, a été contre le vœu de la nature; et la preuve, c'est que cette invention lui a donné un mal de tous les diables.—Ainsi, après avoir regretté, dans le premier Discours l'invention de l'imprimerie, Rousseau déplore ici l'invention du langage.
Ce point réglé, il affirme de nouveau que les hommes à l'état sauvage étaient heureux.—N'ayant d'ailleurs entre eux aucune sorte de relations morales ni de devoirs communs, ils ne pouvaient être ni bons ni méchants et n'avaient ni vices ni vertus. Ils n'avaient que la pitié, sentiment naturel. (L'avaient-ils tous? Qu'est-ce qu'il en sait? Et, s'ils ne l'avaient pas tous, il y avait donc déjà des bons et des méchants.) Mais, rendons-lui la parole:
C'est la pitié qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix. (Vraiment?) C'est elle qui détourne tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère trouver la sienne ailleurs. (Et s'il ne l'espère pas?)