Mais les souffrances, les violences et les désordres de l'amour?—C'est bien simple: les premiers hommes en étaient exempts. Ce sont la société, la civilisation et les lois qui ont créé ces désordres... N'ayant pas d'idée de la beauté, le sauvage ne choisit pas:
Il écoute uniquement le tempérament qu'il a reçu de la nature, et non le goût qu'il n'a pu acquérir, et toute femme est bonne pour lui... Chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature et s'y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et, le besoin satisfait, tout le désir est éteint.
Rousseau affirme ensuite que l'inégalité est beaucoup moindre dans l'état de nature où les hommes vivent épars et n'ont qu'un «minimum» de besoins, et il conclut ainsi sa première partie:
Après avoir montré que l'inégalité est à peine sensible dans l'état de nature, et que son influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine et ses progrès... et à considérer les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, et rendre un être méchant en le rendant sociable.
Et il ajoute (ce qui n'est point inutile) que ce ne sont d'ailleurs que des «conjectures».
La deuxième partie est une large esquisse de l'histoire politique de l'humanité. Elle commence par ce passage à effet:
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez aveugles pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur! etc.
Après ce coup de tam-tam, il revient en arrière, reprend l'histoire humaine où il l'avait laissée, et poursuit la lamentable énumération des odieux progrès de l'humanité.
Car chaque progrès amène sa misère:
Les hommes, jouissant d'un plus grand loisir, l'employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités... Mais ensuite on était malheureux de les perdre sans être heureux de les posséder.