...Les hommes connaissent la préférence dans l'amour. Mais la jalousie s'éveille avec l'amour, et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain.

...On s'accoutume à s'assembler... Chacun commence à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l'estime publique a son prix... Mais ensuite, chacun punissant le mépris qu'on lui avait témoigné, les vengeances devinrent terribles et les hommes sanguinaires et cruels.

Et ainsi de suite.—(Rousseau établit ici une distinction, sur laquelle il reviendra très souvent, entre l'égoïsme de l'homme sauvage et solitaire, égoïsme utile et inoffensif, et l'amour-propre des hommes vivant en société, et qui est funeste.)

Cependant, Rousseau arrive à l'étape du développement humain où il aurait voulu que l'humanité se fût arrêtée. C'est après les commencements de l'agriculture et de la vie en tribu, et avant l'institution de la propriété individuelle. A vrai dire, on ne voit pas du tout pourquoi il juge que ce fut le meilleur moment de l'humanité, puisqu'il nous a dit auparavant que les prétendus progrès qui l'avaient amenée là étaient autant de désastres... Quoi qu'il en soit, voyons son idéal:

Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que la pitié naturelle eût déjà subi quelque altération, cette période de développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre... dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme, et qu'il n'a dû en sortir que par quelque funeste hasard... L'exemple des sauvages, qu'on a presque toujours trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la perfection de l'individu, et, en effet, vers la décrépitude de l'espèce.

Et Rousseau continue à nous raconter ce qu'il lui plaît.—De la culture des terres s'ensuit nécessairement leur partage, et, par conséquent, la propriété.—De la propriété naissent les concurrences, les rivalités. Il y a bientôt des riches et des pauvres. La lutte devient atroce.—Alors les riches et les habiles proposent d'établir un gouvernement et des lois «dans l'intérêt de tous».—Alors naissent les cités et les États.—Alors éclatent les guerres nationales.—Alors les peuples choisissent des chefs pour défendre leur indépendance.—Alors le chef devient tyran.—Déclamation sur la liberté (que l'homme n'a jamais le droit d'aliéner).—Déclamation contre le despotisme.—Cependant l'inégalité s'accroît et se multiplie, et avec elle tous les vices...

Et voici la conclusion et le résumé de l'ouvrage; conclusion remarquable de lourdeur et, à un moment, d'obscurité:

Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain, et devient enfin stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale autorisée par le seul droit positif est contraire au droit naturel toutes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avec l'inégalité physique, cela veut dire, je pense: toutes les fois qu'un individu puissant socialement se trouve être faible d'esprit ou de corps; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parmi les peuples policés, puisqu'il est manifestement contre la loi de nature, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.

Sur quoi l'on pourrait dire:—L'hérédité, dont vous citez un inconvénient possible, et l'inégalité des biens peuvent être contre la justice ou la raison, non contre la nature. Tantôt vous opposez la nature à la raison; tantôt vous les identifiez. Alors on ne comprend plus.

Le Discours sur l'inégalité a cent dix bonnes pages. Je vous l'ai analysé fidèlement, et en me servant autant que possible des phrases mêmes de Rousseau, que j'ai tronquées quelquefois, mais seulement pour les abréger, jamais pour en altérer le sens.