Quel charmant tableau! Et plus loin, il nous fait ce petit récit, où il apparaît que Thérèse aussi était une «femme sensible»:

Durant mon séjour à Genève, madame de Warens fit un voyage en Chablais et vint me voir à Grange-Canal. Elle manquait d'argent pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait pour cela; je le lui envoyai une heure après par Thérèse. Pauvre maman! Que je dise un trait de son cœur. Il ne lui restait pour dernier bijou qu'une petite bague; elle l'ôta de son doigt pour la mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l'instant au sien en baisant cette noble main qu'elle arrosa de larmes.

Et je ne vous dirai pas si cela est touchant ou comique—attendu que je n'en sais rien. Mais nous retrouverons dans la Nouvelle Histoire ce galvaudage des idées de morale et cette espèce de sécurité béate dans les situations équivoques.

A Genève donc il est fort bien reçu. Il se sent chez les siens. Il retrouve en lui-même son premier fond protestant et républicain. Il revient très content. C'est vers cette époque (1755) qu'il commence à traiter Thérèse comme une sœur; soit (car avec lui on ne sait jamais) parce que sa santé ne lui permettait plus de la traiter autrement, soit pour cette autre raison, fort honorable, qu'il nous donne: «Je craignais la récidive (c'est-à-dire de nouveaux enfants), et, n'en voulant pas courir le risque, j'aimai mieux me condamner à l'abstinence». Il jouit de son héroïsme, il jouit de ses singularités, il jouit de la beauté de son masque qu'il ne distingue plus lui-même de son visage. Il vit dans un état d'exaltation, d'enthousiasme moral, qui dura «quatre ans au moins», dit-il d'abord, ou «près de six ans», dit-il à la page suivante.

Écoutez ce morceau magnifique:

Jusque-là j'avais été bon: dès lors je devins vertueux ou du moins enivré de la vertu...

(Oh! que ce n'est point la même chose! et que l'ivresse et la vertu vont mal ensemble! Boileau, ce parfait Honnête homme, se dit seulement «ami de la vertu», ce qui est déjà bien joli.)

Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien, je devins en effet tel que je parus, et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de beau et de grand ne peut entrer dans un cœur d'homme dont je ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d'où naquit ma subite éloquence, voilà d'où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait...

J'étais vraiment transformé; mes amis, mes connaissances ne me reconnaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide et plutôt honteux que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler, qu'un mot badin déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir. Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assurance d'autant plus ferme qu'elle était simple et résidait dans mon âme plus que dans mon maintien. Le mépris que mes profondes méditations m'avaient inspiré pour les mœurs, les maximes et les préjugés de mon siècle, me rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes sentences comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. Quel changement! Tout Paris répétait les âcres et mordants sarcasmes de ce même homme qui, deux ans auparavant et dix ans après, n'a jamais su trouver la chose qu'il avait à dire ni le mot qu'il devait employer.

Tudieu! quel homme! Et que va-t-il faire, ce terrible auteur des deux Discours, ce contempteur les mœurs, des maximes et des préjugés de la civilisation, ce fanatique de vertu, de sincérité et d'indépendance, et enfin cet amant de la solitude et cet adorateur de la nature? Il pourrait vivre dans son austère petite patrie retrouvée; il pourrait accepter la place de bibliothécaire que lui offrent ses vertueux concitoyens. Il serait bien là. L'ancien petit ami de la grosse Warens, l'amant de Thérèse, oublieux de ses cinq infanticides probables, enseignerait la morale à l'univers entier, du pied même de la chaire de Calvin. Mais voilà! Il serait trop loin de Paris et de ce beau monde qu'il méprise. «Tout Paris» ne pourrait plus «répéter ses âcres et mordants sarcasmes».—Au moins, s'il lui faut à la fois le voisinage de la grande ville et la solitude, la banlieue de Paris à cette époque est charmante et encore toute campagnarde. Il pourrait y louer une maisonnette et un jardin, dont il paîrait le loyer de ses propres deniers, et où il serait chez lui, et où il ne devrait rien à personne. Ce serait le bon sens, ce serait la sagesse.