Mais, parmi les grandes dames chez qui il continue de fréquenter,—et qui pourtant pratiquent les maximes, étalent les mœurs et mènent la vie qui lui sont le plus en horreur,—il y en a une, madame de la Live d'Épinay, une petite femme noiraude, raisonneuse, esprit fort, écrivailleuse et sensuelle, femme d'un de ces fermiers-généraux dont le métier même devrait paraître particulièrement infâme à l'auteur des deux Discours. Il va souvent chez elle, au château de la Chevrette, où il rencontre la plus brillante et frivole compagnie, et où il lui est arrivé de jouer lui-même un rôle dans sa comédie de l'Engagement téméraire. Cette petite femme ardente est curieuse de Rousseau. Elle dit de lui, dans ses Mémoires, après leurs premières rencontres:
Il est complimenteur sans être poli ou au moins sans en avoir l'air (j'ai déjà cité ce mot pénétrant). Il paraît ignorer les usages du monde; mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a le teint brun; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il paraît joli; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. (Il est vrai qu'elle le déteste au moment où elle écrit ses Mémoires.) On dit qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité; c'est apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche... On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce n'est pas peu.
Et plus loin:
Vous n'imaginez pas combien j'ai trouvé de douceur à causer avec lui.
Bref, madame d'Épinay en tient un peu pour Jean-Jacques. C'est surtout, semble-t-il, curiosité et vanité. Elle veut avoir «son grand homme». Elle l'appelle déjà «mon ours».
Un jour qu'ils se promenaient tous deux, ils avaient poussé jusqu'au réservoir des eaux du Parc, qui touchait la forêt de Montmorency, et où était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait l'Ermitage. «Ah! madame, avait dit Rousseau, quelle habitation délicieuse, voilà un asile tout fait pour moi!» Madame d'Épinay n'avait pas relevé le propos. Mais, quelque temps après, Jean-Jacques, refaisant avec elle la même promenade, trouve, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve. «Mon ours, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre.»—Je ne crois pas, raconte Rousseau, avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému: je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie.
Madame d'Épinay nous dit qu'il y avait cinq chambres (fort proprement meublées par elle), une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une source, et la forêt pour jardin. Jean-Jacques ne payait pas de loyer. Il payait les gages du jardinier, mais avec l'argent que madame d'Épinay lui remettait pour cela. Seulement, il dut plusieurs fois avancer l'argent. N'importe: le grand ennemi des inégalités sociales, l'homme qui se disait si jaloux de son indépendance restait, même financièrement, l'obligé et l'on peut bien dire le parasite d'une femme de traitant.
D'autre part, le petit monde, le cercle de madame d'Épinay offrait,—comme eût dit Rousseau de tout autre cercle du même genre,—le spectacle des plus mauvaises mœurs. M. d'Épinay, toujours chez quelque fille d'Opéra, avait, paraît-il, communiqué à sa femme une maladie que celle-ci avait transmise à Francueil. Après avoir été la maîtresse de Francueil, elle allait être celle de Grimm. Sa belle-sœur, madame d'Houdetot était la maîtresse de Saint-Lambert. Sa cousine mademoiselle d'Ette était la maîtresse de Valory, etc., etc... C'est dans l'intimité de ce monde, aussi élégant et cultivé que vicieux, qu'allait vivre le dénonciateur de l'influence corruptrice des sciences et des arts, l'homme qui se disait «enivré de vertu»; et l'homme enfin qui avait écrit, vous vous en souvenez: «Il faut de la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.»
Il s'installe à l'Ermitage le 9 avril 1756, avec Thérèse et la mère Levasseur, après s'être beaucoup fait prier, assure-t-il. Mais enfin il s'installe.
Pourquoi? Parce que, bien qu'orgueilleux, il est vaniteux aussi; parce qu'il est étrangement faible; parce qu'il n'a jamais eu de volonté; parce qu'il rêve sa vie au lieu de la vivre; parce qu'il se rêve lui-même au lieu de se connaître, et parce qu'il a le don de ne pas voir les réalités comme elles sont.