Donc, il s'installe à l'Ermitage. Et il a grand tort. Il y eut mille ennuis (beaucoup par sa faute) et ce fut là que commença à se développer en lui, de façon inquiétante, la folie de la persécution.
Sur le séjour de vingt mois que fit Rousseau à l'Ermitage, nous avons le livre IX des Confessions, les Mémoires de madame d'Épinay et les Mémoires de Marmontel passim, notamment le début du livre VIII, où Marmontel est l'interprète de Diderot.
Quand on a lu tout cela, on s'y embrouille un peu. J'ajoute que les Mémoires de madame d'Épinay sont «romancés» et suspects, et que Marmontel, quand il rapporte ce qu'il ne sait pas directement, m'inspire beaucoup de méfiance.
Enfin, voici l'essentiel et, je crois, le vrai.
Lorsque Rousseau était arrivé à Paris, et ensuite à son retour de Venise, il avait été très bien accueilli par les hommes de lettres. Les encyclopédistes voyaient en lui une recrue; puis, le sachant malade, très sensible, très susceptible, ils étaient assez disposés à le ménager. Peut-être s'amusaient-ils entre eux de ses bizarreries. Mais ils n'y mettaient, je crois, nulle malveillance. Voici une page de Marmontel qui semble bien donner là-dessus la «note juste»:
Ce fut là[8] que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et Jean-Jacques Rousseau, avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm nous donnait chez lui un dîner toutes les semaines, et à ce dîner de garçons régnait une liberté franche, mais c'était un mets dont Rousseau ne goûtait que fort sobrement... Il n'avait pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et n'annonçait pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'était pas né, ou il se cachait sous le dehors d'une politesse timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyait de la défiance; son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il n'en était pas moins amicalement accueilli: comme on lui connaissait un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il était choyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on aurait usé à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine, à qui l'on aurait voulu plaire. Il travaillait alors à la musique du Devin du Village et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait composés. Nous en étions charmés. Nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence était écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses talents.
(Cela doit être vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arrivé à tous d'être particulièrement gentils pour un confrère de talent à qui nous savions un sale caractère.)
Telles étaient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque Jean-Jacques vint à l'Ermitage.
Rousseau dit que, tout de suite après le Devin ils avaient été jaloux de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opéra-comique. Il dit aussi qu'ils lui en voulaient de sa réforme morale, qu'ils ne lui pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa célébrité subite a pu les ennuyer un moment; mais je crois qu'ils ne lui furent ennemis que plus tard, après qu'il les eut lassés par ses défiances et ses noires humeurs, et surtout après qu'il se fut déclaré nettement et solennellement contre le parti des philosophes.
Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme d'Holbach qui se divertissait à le faire «monter à l'échelle» parce que c'est seulement dans ces moments-là que Rousseau était éloquent: ils n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure qu'ils se disaient simplement:—Voilà un homme bizarre, mais d'un beau talent. Sa tête va achever de se détraquer l'hiver dans cette solitude. Et quelle compagnie pour lui que Thérèse et sa mère! Si on pouvait le détacher de Thérèse, ou tout au moins le ramener à Paris!