Voilà donc Rousseau installé, en plein hiver, dans la maisonnette de M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé. Je crois que, là du moins, il payait un petit loyer:

M. Mathas me fit offrir une petite maison qu'il avait à son jardin de Montlouis à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le marché fut fait.

Tout d'abord il fut très malade. Il nous le raconte, comme toujours, avec une précision voulue dans le détail rebutant. Il y met, je pense, une sorte de bravade et de coquetterie amère:

A peine fus-je installé dans ma nouvelle demeure, que de vives et fréquentes attaques de mes rétentions se compliquèrent avec l'incommodité nouvelle d'une descente qui me tourmentait depuis quelque temps sans que je susse que c'en était une. Je tombai bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir et m'éclaira sur mon état. Les sondes, les bougies, les bandages, tout l'appareil des infirmités de l'âge[10] rassemblé autour de moi, me fit durement sentir qu'on n'a plus le cœur jeune impunément quand le corps a cessé de l'être. La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'année 1758 dans un état qui me fit croire que je touchais à la fin de ma carrière.

Et voici une lettre, encore plus douloureuse, adressée à un médecin inconnu (probablement Thierry) et datée du 10 mai 1758 (ce qui prouve que Jean-Jacques se trompe quelquefois sur les dates, puisque tout à l'heure il plaçait la crise quatre mois plus tôt).

L'eau de chaux ne m'ayant rien fait, je l'ai quittée. Le lait ayant tout à fait supprimé les urines, j'ai été forcé de le quitter aussi. Il s'est formé depuis quelque temps une enflure dans le bas-ventre, un peu au-dessus de l'aîne gauche. Cette enflure est en ligne droite et dans une direction oblique. Elle rentre quand je suis couché et reparaît à l'instant que je me lève. Ce n'est point une descente[11]. Elle n'a que la douleur sourde et légère qui, depuis quelques années, ne me quitte point dans cette région. Du reste l'urine diminue en quantité de jour en jour, et sort plus difficilement, excepté quand elle est tout à fait crue et couleur d'eau claire: alors elle sort avec un peu plus d'abondance et de facilité. Mais en quelque état que ce soit, il faut toujours presser le bas-ventre pour la faire sortir. Je vous dis cela, persuadé que mon mal n'a jamais été connu de personne et qu'on en pourrait peut-être tirer quelques observations utiles à la médecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs; je n'attends ni ne veux plus aucune espèce de soulagement de la part des hommes, mais seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par l'attente d'une meilleure.

Je prends soin de noter souvent, à la rencontre, ses maladies et ses infirmités parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute sa vie un malade et un infirme, et de façon cruelle et humiliante. Cela nous conseille l'indulgence dans les moments où nous sommes tentés de nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses: ses humeurs, ses brusqueries, et son goût de la solitude, et les diversions qu'il cherchait dans l'occupation mécanique de copiste; l'excès même de son orgueil, la conscience de son génie lui étant une revanche de ses misères physiques; ses frémissements passionnés d'ermite et d'abstinent; le refuge qu'il demande au rêve. Et, aussi, cela rend ses sentiments religieux plus vrais et plus touchants, et presque héroïques, dans son parti-pris, son optimisme quand même.

Il revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le soulagement d'être débarrassé de la mère Levasseur. Avant de quitter l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et s'était engagé à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et à ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-même. (Il faut dire que Grimm et Diderot faisaient déjà à madame Levasseur une petite pension, si on en croit madame d'Épinay).

Peu de temps après son arrivée à Montlouis, il reçut le volume de l'Encyclopédie qui contenait l'article de d'Alembert sur GENÈVE. Dans cet article, «concerté avec des Genevois du plus haut étage», et où Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'établissement d'un théâtre à Genève.

Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire là-dessous, Voltaire magnifiquement installé aux portes de Genève, qui attirait chez lui les principaux de la ville pour leur donner la comédie sur son petit théâtre, et qui avait évidemment entrepris de corrompre la cité de Calvin. Or cette cité était aussi celle de Rousseau. Il y avait reçu, quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il résolut donc de défendre la pudeur de Genève, et écrivit sa Lettre à d'Alembert.