Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous en souvenez) où Rousseau arrangeait la Princesse de Navarre sous le titre de Fêtes de Ramire. Ils s'étaient ensuite rencontrés dans quelques salons de Paris; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas dû «s'accrocher».

Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reçu le poème de Voltaire sur le Désastre de Lisbonne (la ville à moitié détruite en 1755 par un tremblement de terre et un incendie; trente mille hommes écrasés ou brûlés). Voltaire avait écrit là-dessus deux cent cinquante vers élégants et fluides.—d'ailleurs convenablement spiritualistes,—où il se refusait à reconnaître que «tout fût bien», même au sens de Leibnitz et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire: «Tout est bien», mais: «Un jour, tout sera bien».

Ce pessimisme, quoique mitigé, avait paru odieux à Rousseau: et alors (chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait écrit à l'auteur une longue lettre qui contient déjà plusieurs des principaux éléments de la Profession de foi du Vicaire Savoyard,—et où il démontrait que «de tous les maux de l'humanité, il n'y en avait pas un dont la nature ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même».—Il soutenait même expressément que la destruction de Lisbonne et de ses habitants, c'était encore la faute des hommes, puisque c'était la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce n'était pas la nature qui avait rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons de six à sept étages et que, si les habitants eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été moindre et peut-être nul: «Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que si rien n'était arrivé.»

Voltaire répondit à Rousseau, en peu de lignes, qu'étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse. Cette réponse devait être le délicieux et pervers Candide (1759).

Dans les pages des Confessions où il raconte cet incident, Rousseau nous dit, avec plus d'esprit qu'il n'a coutume d'en montrer:

Frappé de voir ce pauvre homme[12] accablé pour ainsi dire de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, de lui prouver que tout était bien. Voltaire en paraissant toujours croire en Dieu n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt.

On sent bien ici l'abîme qui sépare ces deux hommes. N'y eût-il pas eu entre eux rivalité littéraire, Voltaire représente justement ce que Rousseau déteste le plus: la vie sociale dans ce qu'elle a de plus artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impiété; Voltaire, aimable et méchant, Rousseau, désagréable et bon; Voltaire, riche et aristocrate, Rousseau pauvre et plébéien; Voltaire spirituel et léger, Rousseau grave et même solennel; Voltaire réaliste en politique, Rousseau chimérique; Voltaire despotiste et qui se contenterait de réformes prudentes, Rousseau républicain du pays d'Utopie; Voltaire impie, Rousseau religieux; Voltaire ami de l'ordre avant tout,—mais voulant ruiner, du moins dans les hautes classes, la religion qui soutient l'ordre; Rousseau menaçant cet ordre,—mais défendant le sentiment religieux: si bien que, chacun d'eux ne réussissant que dans la partie négative de sa tâche, l'un portera à la religion, et l'autre à l'ordre social nécessaire, des coups que, pour ma part, je déplore avec simplicité.

Mais revenons à la Lettre sur les spectacles ou Lettre à d'Alembert. C'est un des ouvrages les plus connus de Rousseau. Il ne manque guère de figurer dans les programmes de la licence et de l'agrégation. Dieu seul sait le nombre des dissertations qui ont été composées par de bons jeunes gens sur le «paradoxe du Misanthrope». Et c'est pourquoi je me contenterai presque de résumer la Lettre sur les spectacles. Voici.

Le théâtre est le plus artificiel de tous les arts, celui où il y a le plus de feinte et de simulation, puisque, d'abord, l'écrivain dramatique prétend y faire une représentation directe de la vie, et que l'acteur y fait un personnage qu'il n'est point dans la réalité, et plie à ce jeu son corps même et son âme. Bref le mensonge y est complet. L'homme y est aussi loin que possible de l'état de nature. Le théâtre est l'extrême fleur de la civilisation. Sur cela seul Rousseau pourrait le condamner, mais il lui plaît d'entrer dans le détail.

La tragédie est mauvaise. Le spectateur y dépense inutilement sa provision de pleurs et de pitié, et il n'en a plus pour les souffrances réelles. Ou bien il admire les beaux scélérats, et il s'accoutume aux horreurs.