La comédie est mauvaise. Sa morale, ce n'est point qu'il ne faut pas être vicieux, c'est qu'il ne faut pas être ridicule. Elle conserve les conventions et les préjugés mondains. Elle enseigne les manières du monde, qui ne sont que mensonges; elle ne parle que d'amour et de galanterie; elle consacre le règne des femmes; elle abaisse les mœurs et amollit les cœurs.
On objecte Molière. Ah! oui, parlons-en! Son théâtre est une école de vices. La bonté et la simplicité y sont constamment raillées. Les sots y sont les victimes des méchants. On y tourne en dérision les droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs, etc.
Voyez le Misanthrope même, son chef-d'œuvre. Cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre. Son objet n'est pas de former un honnête homme, mais un homme du monde:
Par conséquent (écrit Rousseau), il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et il a trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant de ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu. C'est ce qu'il a fait dans le Misanthrope.
Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette pièce est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. (Sous-entendez: «Donc l'auteur ridiculise la vertu».) C'en est assez pour rendre Molière inexcusable.
C'est un syllogisme. Mais il cloche. On n'a qu'à dire (et des milliers de candidats à la Licence ès lettres l'ont répété depuis cent ans) qu'Alceste est sans doute un homme vertueux et qu'il est aussi un personnage parfois ridicule; mais qu'il n'est pas ridicule en tant qu'il est vertueux. Il n'est ridicule qu'en tant que certaines de ses colères sont excessives dans la forme et disproportionnées avec leur objet. Mais ce n'est rien dire: car, justement, Rousseau ne souffre point cette idée, qu'Alceste puisse paraître ridicule, même dans ses exagérations. Que dis-je! il ne reconnaît même pas qu'Alceste exagère.
Il ne veut pas que nous nous permettions de sourire d'Alceste tout en l'aimant bien. Il ne veut pas, il ne peut pas admettre ce tour et cette attitude d'esprit qui font qu'on raille parfois ce qu'on respecte, et qu'on prétend le respecter tout de même. Il la connaît, cette attitude-là. Ses meilleurs amis l'ont eue envers lui, Jean-Jacques. Ils l'aimaient et le respectaient, mais en s'amusant de lui imperceptiblement. Et Jean-Jacques en a conclu qu'ils étaient des hypocrites, et qu'ils le haïssaient, et qu'ils conspiraient contre lui. Au fond, il se reconnaît avec complaisance dans Alceste. Or, qu'Alceste soit ridicule, et par conséquent Jean-Jacques, Jean-Jacques n'admet pas ça. Ou, si cela est, c'est donc que le siècle est bien infâme.
Notons ici un assez curieux exemple de la diversité des jugements humains. Rousseau a fait au théâtre de Molière à peu près le même reproche d'immoralité que, de nos jours, Brunetière (et aussi Faguet, et avant eux Louis Veuillot): mais pour des raisons si différentes,—du moins verbalement!
Molière paraît condamnable à Rousseau, parce qu'il a eu pour idéal, dans son théâtre, l'homme de société. Mais, au contraire, Molière inquiète Brunetière parce qu'il a été le disciple de la nature. En sorte qu'on ne sait pas s'il faut reprocher à Molière d'avoir adoré la nature ou de l'avoir dédaignée. C'est apparemment que la «nature» n'est pas tout à fait la même chose pour Jean-Jacques et pour notre contemporain. Toute bonne pour l'un, elle ne vaut pas le diable, ou plutôt elle est le diable, pour l'autre... Ô nature, qu'es-tu donc? Nous voudrions bien le savoir. Mais si tu es tout, comme il est probable, nous n'en serons pas plus avancés. En tout cas Rousseau, qui a tant parlé de toi, aurait bien dû songer un jour à te définir.
Continuons le résumé très sommaire de la Lettre sur les spectacles.