«Donc, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les mœurs, peut beaucoup pour les altérer.»

En outre, le théâtre avilit et corrompt les comédiens et les comédiennes par leur métier même, qui est un travestissement de leur être véritable, et qui est, en outre, pour les femmes, une prostitution de leur personne physique.—Et tout cela est quelquefois vrai, et tout cela ne l'est pas toujours. Et Rousseau se rencontre ici avec Bossuet, comme il s'était rencontré avec Pascal à propos des effets de la représentation dramatique des «passions de l'amour».

Encore, continue Rousseau, le théâtre peut-il être un moindre mal dans l'affreuse corruption des grandes villes. Mais quel divertissement funeste pour les petites cités!

Et il se ressouvient de sa patrie; et il évoque la vie pastorale, patriarcale, idyllique, simple et parfaite des vertueux «Montagnons», qui sont une tribu des environs de Neuchâtel.—Après quoi, il explique en combien de façons et à combien de points de vue (moral, social, civique, économique) l'établissement d'un théâtre à Genève,—petite ville de vingt mille âmes,—nuirait à Genève. Et ici, il ne me paraît pas qu'il ait si grand tort.

Mieux valent encore pour Genève, continue-t-il, ses petites «sociétés» ou «coteries» traditionnelles: sociétés d'hommes et sociétés de femmes (car Rousseau juge bon que les deux sexes, en général, vivent séparés l'un de l'autre). Dans les cercles de femmes, on médit un peu: mais les femmes y font en quelque sorte la police morale de la ville; dans les cercles d'hommes, on boit abondamment, mais avec innocence. Et ici se place un éloge du vin, qui a de la grâce et quelque chose d'attendrissant, venant d'un homme qui buvait surtout de l'eau et du lait, et n'a jamais bu plus de sa demi-bouteille de vin.

—Mais quoi! s'écrie Rousseau, ne faut-il donc aucun spectacle dans une république?—Au contraire, il en faut beaucoup. Les Genevois ne sont pas encore assez vertueux pour que Rousseau leur propose les danses nues des jeunes filles de Sparte, et il le regrette. Mais ils ont déjà des revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation. Il faut multiplier les fêtes de ce genre.

Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l'inaction; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de l'inégalité. (Que vient faire ici l'inégalité? Oh! que voilà déjà bien une phrase de 93!)

—Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur... Que vos plaisirs ne soient pas efféminés ni mercenaires; que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocents spectacles: vous en formerez un vous-même le plus digne qu'il puisse éclairer.

Tout ça, pour des espèces de fêtes de comices agricoles ou de fanfares de pompiers,—fêtes dont je ne dis point de mal, et où il m'est arrivé de prendre part non sans plaisir, mais où l'on sait bien enfin que l'important est de boire.

Pour l'hiver, Rousseau imagine d'autres divertissements. Il propose notamment des bals entre jeunes gens et jeunes filles à marier, que présiderait un magistrat nommé par le Conseil.