Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe, qui, ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verraient encore leurs petits enfants se préparer à le devenir.
Et, là-dessus, il s'exalte d'une manière bien surprenante:
Je voudrais que personne n'entrât sans saluer ce parquet, et que tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence pour s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup d'œil attendrissant, et qu'on ne vît quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie et de souvenir, capables d'en arracher à un spectateur sensible... Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédents, se serait comportée le plus honnêtement et aurait plu davantage à tout le monde, fut honorée d'une couronne par la main du magistrat, et du titre de reine du bal, qu'elle porterait toute l'année. Je voudrais qu'à la clôture de la même assemblée on la reconduisît en cortège, etc..
(Holà! et l'égalité, monsieur, et l'égalité!)
Ô Sparte! ô Lycurgue! ô Plutarque! Ô présence du «magistrat» là où il n'a que faire! Ô publicité et réglementation des sentiments intimes et des scènes familiales!
Comme Rousseau, par ses deux premiers Discours donnera son vocabulaire à la Révolution, par la Lettre sur les spectacles il donnera à la Révolution ses fêtes,—de même qu'il lui donnera, par le Contrat social, sa conception de l'État.
Sur le fond même de la Lettre sur les spectacles, je crois bien, comme Rousseau, que le théâtre ne peut rien, ou ne peut pas grand'chose, pour corriger les mœurs; mais peut-il tant que cela pour les corrompre? Je ne sais, personne ne sait. Oh! que de distinguo il faudrait ici! Généralement, le théâtre ne réussit qu'en se conformant à la morale du public assemblé; et c'est presque toujours ce qu'il fait. Il ne vaut que ce que vaut le public lui-même.—Rousseau, qui croit les choses mauvaises à proportion qu'elles s'éloignent de l'état de nature, estime le théâtre le plus dangereux des divertissements parce qu'il en est le plus artificiel; mais ce jugement ne repose que sur l'excellence présumée de ce mystérieux «état de nature».
Le théâtre est un plaisir qu'on prend en public et en commun. Or, il paraît bien que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des mœurs et une morale moyennes. Il est donc probable que le théâtre ni ne corrompt les mœurs ni ne les améliore.—On a dit cent fois ces choses, et mieux que je ne saurais faire.
En tout cas la condamnation prononcée par Rousseau paraît bien stricte si l'on considère le théâtre de son temps, le théâtre antérieur à 1758. Elle semblerait peut-être moins injustifiée si l'on songeait à certaines pièces d'aujourd'hui: et encore on ne peut pas dire qu'elles dépravent le public, puisqu'elles se conforment simplement à sa dépravation.—Mais le théâtre qu'on jouait du temps de Rousseau? Le théâtre avant 1758?—Je ne parle point de Corneille, de Racine, de Molière, ni même de Regnard. Le goût d'entendre les trois premiers vaut tout de même autant que l'ivrognerie ou que les libertés des danses populaires; et quant à Regnard, il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralité du Légataire. Mais peut-on dire que les tragédies de Campistron, de Lagrange-Chancel, de Longepierre, de Lafosse, de Dauchet, de Duché, de Lamotte, de Lefranc de Pompignan, de Lanoue, de Marmontel, de Crébillon, et de Voltaire lui-même, fussent si dangereuses à entendre? Et les comédies de Lesage, de Legrand, de Dufresny, de Dancourt, de Destouches, de Marivaux, de Gresset! Vous n'y trouverez pas un adultère consommé, et la courtisane n'y est encore désignée que par de décentes périphrases...
Chose à noter: le moment où Jean-Jacques brandit ses foudres contre le théâtre est un des moments les plus chétifs et les plus inoffensifs de la comédie en France. Après Lesage, Dancourt et Marivaux, qui avaient de la saveur, la comédie se traîne dans de fades portraits, dans de petites satires de mœurs et dans de petites intrigues amoureuses! Elle est menue et galante. Et il est vrai qu'elle parle beaucoup d'amour, et qu'elle conseille tout au moins une sensualité légère. Mais on ne voit pas bien pourquoi Rousseau s'insurge là contre, et nous retrouvons ici une de ses habituelles contradictions ou équivoques.