Pascal, et Bossuet, et Bourdaloue, et bien d'autres docteurs chrétiens, avaient défini et réprouvé le pouvoir amollissant et corrupteur de la comédie. Ils le faisaient au nom d'un dogme. Les «passions de l'amour», ils les appelaient «concupiscence». Mais, lui, Jean-Jacques, au nom de quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir au théâtre? Au nom de la nature, dont le théâtre, assure-t-il, nous éloigne? Mais il paraît pourtant bien que le désir et la volupté sont dans la «nature», puisque, précisément, pour les prédicateurs, «combattre la nature» veut souvent dire «combattre les désirs des sens». De quelle «nature» nous parle donc Rousseau? Jamais, jamais nous ne le saurons.

(Lui-même, en réalité, ce n'est pas au nom de la «nature», mais c'est, au contraire, au nom de son vieux protestantisme hérité qu'il condamne le théâtre.)

Avec tout cela, la Lettre sur les spectacles se lit encore avec plaisir. Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois presque souriant et d'un protestant détendu. Ce n'est plus l'exagération folle et sombre du Discours sur l'inégalité. Tout n'y est pas paradoxe; et les paradoxes mêmes y contiennent une part de raison. C'est d'ailleurs celui de ses livres que Rousseau a écrit avec le moins d'effort (en trois semaines). Il se répand en vingt digressions; il se joue, autant qu'il peut se jouer. On sent que cela a été écrit entre deux «parties» de la Nouvelle Héloïse.

L'ouvrage eut beaucoup de succès et provoqua des réponses; notamment une de Marmontel et une de d'Alembert.

La réponse de Marmontel est une réfutation sensée et un peu superficielle, un morceau d'honnête professeur. Mais la réponse de d'Alembert est distinguée et fine, et pleine de ces malices sournoises qu'on appelle aujourd'hui des «rosseries». Ce n'est pas mon objet de les recueillir. J'en veux pourtant citer une,—atroce, celle-là, si, comme je le crois, c'est une allusion à l'abandon des enfants de Rousseau. Et ce doit bien être cela; car, si on lit la page qui précède, on reconnaît que le trait est préparé de loin, qu'il ne venait point nécessairement, qu'il a été voulu et prémédité. Voici: D'Alembert vient de reprocher à Rousseau d'avoir adopté et défendu, dans sa Lettre, le préjugé du temps sur l'éducation des femmes. Et là-dessus il s'écrie:

Philosophes, c'est à vous de détruire un préjugé si funeste, c'est à ceux d'entre vous qui éprouvent la douceur ou le chagrin d'être pères d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en donnant à leurs filles la même éducation qu'à leurs autres enfants... On vous a vus si souvent, pour des motifs très légers, par vanité ou par humeur, heurter de front les idées de votre siècle: pour quel intérêt plus grand pouvez-vous les braver que pour l'avantage de ce que vous avez de plus cher au monde, pour rendre la vie moins amère à ceux qui la tiennent de vous?...

(Notez que d'Alembert devait connaître l'abandon des enfants, puisque Rousseau l'avait raconté quelques années auparavant à Grimm, à Diderot, à madame d'Épinay, à madame de Francueil, etc.)

Je passe d'autres sournoiseries moins envenimées. Mais d'Alembert ne pouvait manquer d'opposer l'auteur du Devin à l'auteur de la Lettre sur les spectacles; et c'est ce qu'il fait en termes bien spirituels:

La plupart de nos orateurs chrétiens, en attaquant la comédie, condamnent ce qu'ils ne connaissent pas: vous avez au contraire étudié, analysé, composé vous-même, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous cherchez à nous préserver; et vous décriez nos pièces de théâtre avec l'avantage non seulement d'en avoir vu, mais d'en avoir fait... Oh! je sais bien, les spectacles, selon vous, sont nécessaires dans une ville aussi corrompue que celle que vous avez habitée longtemps; et c'est apparemment pour ses habitants pervers, car ce n'est pas certainement pour votre patrie, que vos pièces ont été composées: c'est-à-dire, monsieur, que vous nous avez traités comme ces animaux expirants qu'on achève dans leurs maladies de peur de les voir longtemps souffrir. Assez d'autres sans vous auraient pris ce soin; et votre délicatesse n'aura-t-elle rien à se reprocher à notre égard? Je le crains d'autant plus que le talent dont vous avez montré au théâtre lyrique de si heureux essais comme musicien et comme poète, est du moins aussi propre à faire au spectacle des partisans que votre éloquence à lui en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point à celui de vous entendre; et vous aurez longtemps la douleur de voir le Devin du Village détruire tout le bien que vos écrits contre la comédie auraient pu nous faire.

C'est d'un joli persiflage, et qui devait enrager Rousseau. Et sans doute il peut répondre, et il avait à peu près répondu, en effet, dans la préface de Narcisse: «J'ai fait du théâtre, mais qui ne pouvait plus nuire à des êtres aussi corrompus que vous; et d'ailleurs je n'en fais plus. Et puis, d'avoir manqué à mes préceptes, cela doit-il m'empêcher de les proclamer si je les crois vrais? N'importe, il reste que cet homme qui condamne le théâtre, a fait des comédies, et précisément de ce tour artificiel et galant qu'il blâme si fort; il reste qu'il a fait le Devin, qui, par sa musique, ses danses et ses belles filles exposées, a dû conseiller la sensualité et amollir les cœurs un peu plus peut-être que le Misanthrope; il reste qu'il a écrit le Discours contre les arts au moment où il faisait du théâtre; la Lettre à d'Alembert tout de suite après en avoir fait; le Discours sur l'inégalité au moment où il était le protégé des grands,—et son traité de l'Éducation quelques années après avoir abandonné son cinquième enfant... Et tout cela est gênant, et je ne sais si jamais vie humaine s'est passée dans de telles contradictions, et divisions contre soi-même. Et si Jean-Jacques n'en avait que faiblement conscience, c'est donc bien, comme je le crois, qu'il était né avec «le coup de marteau».