Mais rejoignons-le dans sa petite maison de Montlouis.

Il y mène une vie assez tranquille les premiers mois. Il fait des connaissances dans le voisinage. Il se lie avec le Père Berthier, oratorien, et surtout avec M. Maltor, curé de Groslay. Encore un bon prêtre, et qui est charmant pour lui. Au reste Jean-Jacques, de son propre aveu, n'en a guère rencontré que de tels.

Cependant madame d'Épinay regrette de l'avoir si durement traité. Saint-Lambert et madame d'Houdetot ne lui en veulent plus. Ils l'invitent à dîner à Paris. Tout se passe très bien. Jean-Jacques est lui-même étonné qu'après de tels orages de passion cette entrevue le laisse si paisible. Il s'avise de trouver Saint-Lambert admirable. Il voit déjà madame d'Houdetot entre Saint-Lambert et lui, comme il verra Julie d'Étanges entre Wolmar et Saint-Preux.

Il fait la connaissance de Malesherbes, qui lui facilite beaucoup l'impression de la Nouvelle Héloïse (parue en 1760 chez Rey, à Amsterdam) et qui indique lui-même les corrections à faire pour que l'ouvrage ait libre cours en France.—Malesherbes lui offre une place de rédacteur au Journal des Savants. Rousseau refuse. Il ne saurait pas écrire à jour fixe et sur un sujet donné. «On s'imaginait, dit-il, que je pouvais écrire par métier comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion.»

Il commence l'Émile tout de suite après la Nouvelle Héloïse.

On vient le voir de Paris, mais pas trop: juste ce qu'il faut pour le laisser mieux jouir ensuite de sa solitude. Cependant, pour la vingtième fois, il fait des projets de retraite définitive et de renoncement. Il est déterminé, dit-il, «à renoncer totalement à la grande société, à la composition des livres, à tout commerce de littérature, et à se renfermer pour le reste de ses jours dans la sphère étroite et paisible pour laquelle il se sentait né...»

Il est surtout dégoûté de vivre avec et chez les gens du monde. Il se souvient de tous les ennuis que cela lui a valus à la Chevrette ou à Eaubonne, et il nous donne là-dessus des détails d'une franchise amusante:

Vivant avec des gens opulents sans tenir maison comme eux, j'étais obligé de les imiter en bien des choses; et de menues dépenses, qui n'étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins ruineuses qu'indispensables... Seul, sans domestique, j'étais à la merci de ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter les bonnes grâces pour n'avoir pas beaucoup à souffrir... Les femmes de Paris, qui ont tant d'esprit, n'ont aucune idée juste sur cet article et à force de vouloir économiser ma bourse elles me ruinaient. Si je soupais un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre les chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m'épargner les vingt-quatre sous du fiacre; quant à l'écu que je donnais au laquais et au cocher, elle n'y songeait pas. Une femme m'écrivait-elle de Paris à l'Ermitage ou à Montmorency; ayant regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait coûté, elle me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage, et à qui je donnais à dîner, et un écu qu'il avait assurément bien gagné. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec elle à sa campagne, elle se disait en elle-même: ce sera toujours une économie pour ce pauvre garçon et pendant ce temps-là sa nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas aussi que durant ce temps-là je ne travaillais point et que mon ménage et mon loyer, et mon linge et mes habits n'en allaient pas moins; que je payais mon barbier à double et qu'il ne laissait pas de m'en coûter chez elle plus qu'il ne m'en aurait coûté chez moi... Je puis assurer que j'ai bien versé vingt-cinq écus chez madame d'Houdetot à Eaubonne, où je n'ai couché que quatre ou cinq fois, et plus de cent pistoles tant à Épinay qu'à la Chevrette, pendant les cinq ou six ans que j'y fus le plus assidu. Ces dépenses sont inévitables pour un homme de mon humeur qui ne sait se pourvoir de rien, ni s'ingénier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet qui grogne et qui vous sert en rechignant.

Non, non, il n'ira plus chez les gens du monde. Il a enfin reconquis sa liberté et il la gardera. Son éternel dessein de réforme morale paraît sérieux cette fois. On dirait qu'il va devenir capable de «vie intérieure». Le libraire Rey le pressant d'écrire les «Mémoires de sa vie», il raille la «fausse naïveté» de Montaigne, qui a soin de ne se donner que des défauts aimables, «tandis que je sentais, dit-il, moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes, qu'il n'y a point d'intérieur humain, si pur qu'il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux». Et cette fin de phrase impliquerait quelque connaissance de soi et quelque humilité, s'il n'y avait tant d'orgueil,—ou peut-être simplement de gageure,—dans le commencement. N'importe, il n'a jamais paru si sage, et est bien décidé à vivre dans son coin.