Mais, au commencement de l'été, le maréchal et la duchesse du Luxembourg arrivent à leur château, qui est proche de la maisonnette de Montlouis, et voilà ses projets de retraite renversés. Le duc et la duchesse lui font quelques avances, et presque aussitôt il reprend ses chaînes. Chaînes moins lourdes, il est vrai, que celles de la Chevrette, Jean-Jacques fait ses conditions: on ne le recevra que dans l'intimité; on ne l'obligera pas à être des soupers. Il semble d'ailleurs que monsieur et madame de Luxembourg aient été beaucoup moins indiscrets avec lui que naguère madame d'Épinay. Mais, tout de même, ce n'est déjà plus la liberté. Notre faux Huron ne pouvait s'empêcher ni de la désirer, ni de l'abdiquer en des mains aristocratiques. Et tant de récidives nous feraient croire que, dans le fond, il aimait cette servitude-là.

Il est vrai qu'il était tombé, cette fois, sur des gens qui ne la lui faisaient pas trop sentir.

Le maréchal de Luxembourg était un excellent homme, de façons simples et cordiales. Il prit tout de suite Jean-Jacques par sa bonhomie. Il l'appelait son cher ami. Jean-Jacques se mit à l'adorer, car il allait toujours, pour commencer, jusqu'à l'adoration. Mais tout de même le rang du maréchal lui en imposait. Il paraît, dans ses lettres, songer à ce rang plus que n'y songeait le bon maréchal lui-même. Et cependant Jean-Jacques veut garder l'allure d'un homme libre, que les grandeurs n'éblouissent point. Et de là bien des embarras:

Vos bontés, écrit-il au maréchal, m'ont mis dans une perplexité qui augmente le désir de n'en être pas indigne. Je conçois comment on rejette avec un regard froid et repoussant les avances des grands qu'on n'estime pas: mais comment, sans m'oublier, en userais-je avec vous, monsieur, que mon cœur honore, avec vous que je rechercherais si vous étiez mon égal? N'ayant jamais voulu vivre qu'avec mes amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amitié, de la familiarité. Je n'ignore pas combien, de mon état au vôtre, il faut modifier ce langage: je sais que mon respect pour votre personne ne me dispense pas de celui que je dois à votre rang... Je suis toujours dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être familier ou rampant...

Et ça continue. Mon Dieu, que d'histoires! et que cela est lourd!—Dans une autre lettre:

Ah! monsieur le maréchal, vous ne songez pas combien il m'est doux de voir que l'inégalité n'est pas incompatible avec l'amitié, et qu'on peut avoir plus grand que soi pour ami.

Encore? Il passe son temps à rappeler au bonhomme qu'il est maréchal et duc. (Ah! nous sommes loin, ici, de la jolie attitude si aisée de Voltaire avec les grands seigneurs.)

Un jour, le Genevois Coindet étant venu montrer au maréchal des projets d'estampes pour la Nouvelle Héloïse, le maréchal le retint à dîner, et, comme Coindet était obligé de retourner à Paris de bonne heure, il dit à la compagnie: «Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis; nous accompagnerons monsieur Coindet». Le maréchal ne pensait faire là rien de sublime. Mais, après nous avoir raconté le fait, Jean-Jacques ajoute: «Pour moi, j'avais le cœur si ému, que je ne pus dire un seul mot. Je suivais par derrière, pleurant comme un enfant, et mourant d'envie de baiser les pas de ce bon maréchal.» Cela est d'un bon cœur; mais c'est trop, décidément, c'est trop.

Quant à la maréchale, vous la connaissez. Besenval, parlant du temps où elle était duchesse de Boufflers, nous la peint comme un monstre de débauche, d'ivrognerie et de méchanceté. Vous en penserez ce que vous voudrez. Et il est vrai que Besenval ajoute: «Je ne lui connais qu'un seul mérite, c'est la manière dont elle a élevé la duchesse de Lauzun sa petite-fille... On ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chef-d'œuvre d'éducation et la femme la plus parfaite qu'on ait connue.» (Quant au maréchal, Besenval nous le donne pour un homme extrêmement «borné»).